Il me reçoit dans la même salle blanche, où des valises, des sacs de voyage sont posés çà et là sur les meubles. L'évêque part demain pour l'Europe, qu'il n'a pas vue depuis douze ans. Il s'en va à Rome, auprès du Pape, et puis en France, chercher de l'argent pour ses missions en détresse. Sa grande oeuvre de quarante années est anéantie; quinze mille de ses chrétiens, massacrés; ses églises, ses chapelles, ses hôpitaux, ses écoles, tout est détruit, rasé jusqu'au sol, et on a violé ses cimetières. Cependant, il veut tout recommencer encore, il ne désespère de rien.
Et quand il vient me reconduire à travers son jardin déjà obscur, j'admire la belle énergie avec laquelle il me dit, montrant sa cathédrale trouée d'obus, qui est la seule restée debout et qui se profile tristement sur le ciel de nuit avec sa croix brisée:
—Toutes les églises qu'ils m'ont jetées par terre, je les reconstruirai plus grandes et plus hautes! Et je veux que chaque manoeuvre de haine et de violence contre nous amène au contraire un pas en avant du christianisme dans leur pays. Ils me les démoliront peut-être encore mes églises, qui sait? Eh bien! je les rebâtirai une fois de plus, et nous verrons, d'eux ou de moi, qui se lassera le premier!…
Alors il m'apparaît très grand dans son opiniâtreté et sa foi, et je comprends que la Chine devra compter avec cet apôtre d'avant-garde.
XII
Samedi 27 octobre.
J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la «Ville violette» les salles de trône et y entrer, non plus cette fois par les détours cachés et les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes portes pendant des siècles fermées,—pour essayer d'imaginer un peu sous le délabrement d'aujourd'hui, ce que devait être, au temps passé, la splendeur des arrivées de souverains.
Aucune de nos capitales d'Occident n'a été conçue, tracée avec tant d'unité et d'audace, dans la pensée dominante d'exalter la magnificence des cortèges, surtout de préparer l'effet terrible d'une apparition d'empereur. Le trône, ici, c'était le centre de tout; cette ville, régulière comme une figure de géométrie, n'avait été créée, dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trône de ce Fils du Ciel, maître de quatre cents millions d'âmes; pour en être le péristyle, pour y donner accès par des voies colossales, rappelant Thèbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises, qui, au temps où florissait leur immense patrie, venaient chez nos rois ne fussent pas éblouies outre mesure à la vue de notre Paris d'alors, du Louvre ou de Versailles!…
* * * * *
La porte Sud de Pékin, par où les cortèges arrivaient, est dans l'axe même de ce trône, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne droite, six kilomètres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on a franchi par cette porte du Sud le rempart de la «Ville chinoise», passant d'abord entre les deux sanctuaires démesurés qui sont le «Temple de l'Agriculture» et le «Temple du Ciel», on suit pendant une demi-lieue la grande artère, bordée de maisons en dentelles d'or, qui mène à un second mur d'enceinte—celui de la «Ville tartare»,—plus haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus énorme alors se présente, surmontée d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au delà, toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu'à une troisième porte dans un troisième rempart d'un rouge de sang—celui de la «Ville impériale».