Une fois entré dans la «Ville impériale», on est encore loin de ce trône, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trône qui domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des entours, on est déjà comme prévenu de son approche; à partir d'ici, les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale, ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons, au sommet de chacun desquels s'assied une bête héraldique toujours la même, sorte de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est en avant: le trône de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi, coupant la route, les murailles couleur de sang, épaisses de trente mètres, surmontées de toitures cornues et percées de triples portes de plus en plus inquiètes, basses, étroites, souricières. Les fossés de défense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un parquet.
Et puis, en pénétrant dans la «Ville impériale», cette même voie, déjà longue d'une lieue, est devenue tout à coup déserte, et s'en va, plus grandiosement large encore, entre de longs bâtiments réguliers et mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dorées, ni de petites boutiques, ni de foules; à partir de ce dernier rempart emprisonnant, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône. Et, tout au bout de cette solitude, surveillée du haut des obélisques par les maigres bêtes de marbre, on aperçoit enfin le centre si défendu de Pékin, le repaire des Fils du Ciel.
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Cette dernière enceinte qui apparaît là-bas—celle de la «Ville violette», celle du palais—est, comme les précédentes, d'une couleur de sang qui a séché; elle est plantée de donjons de veille, dont les toits d'émail sombre se recourbent aux angles, se relèvent en pointes méchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe même de la monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel. Oh! la lourdeur, l'énormité de tout cela, et l'étrangeté du dessin de ces toitures, caractérisant si bien le génie du «Colosse jaune»!…
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Le délabrement des choses a dû commencer ici depuis des siècles; l'enduit rouge des remparts est tombé par places, ou s'est tacheté de noir; le marbre des obélisques féroces, le marbre des gros lions aux yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables saisons, et l'herbe verte, poussée partout entre les joints du granit, détaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage.
Ces triples portes, les dernières, qui furent autrefois les plus farouches du monde, confiées depuis la déroute à un détachement de soldats américains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui à tel ou tel barbare comme moi, porteur d'une permission dûment signée.
Et on entre alors, après les tunnels, dans l'immense blancheur des marbres,—une blancheur, il est vrai, un peu passée au jaune d'ivoire et très tachée par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu délaissé. On est sur une place dallée de marbre, et on a devant soi, se dressant au fond comme un mur, une écrasante estrade de marbre, sur laquelle pose la salle même du trône, avec ses colonnes trapues d'un rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil émail. C'est comme un jardin funéraire, cette place blanche tant les broussailles ont jailli du sol entre les dalles soulevées, et on y entend crier, dans le silence, les pies et les corbeaux.
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Il y a par terre des rangées de blocs en bronze, tous pareils, sortes de cônes sur lesquels s'ébauchent des formes de bêtes; ils sont là seulement posés, parmi les herbes roussies et les branches effeuillées, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu de lourdes quilles,—et ils servaient, en leur temps, pour les entrées rituelles de cortèges; ils marquaient l'alignement des étendards et les places où devaient se prosterner de très magnifiques visiteurs, lorsque le Fils du Ciel daignait apparaître au fond, comme un dieu, tout en haut des terrasses de marbre, entouré de bannières, dans un de ces costumes dont les images enfermées au temple des Ancêtres nous ont transmis la splendeur surhumaine, tout cuirassé d'or, avec des têtes de monstres aux épaules et des ailes d'or à la coiffure.