Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte extérieure—(la porte confiée aux Japonais),—je retrouve, comme au réveil d'un rêve étouffant, le parc de la «Ville jaune», l'espace libre, sous les grands cèdres…
XIII
Dimanche 28 octobre.
L'Ile des Jades, sur le Lac des Lotus, est un rocher—artificiel peut-être malgré ses proportions de montagne—qui se dresse au milieu des bois de la «Ville jaune»; à ses parois s'accrochent de vieux arbres, de vieux temples, qui vont s'étageant vers le ciel; et, couronnant cet ensemble, une sorte de tour s'élance, un donjon d'une taille colossale, d'un dessin baroque et mystérieux. On le voit de partout, ce donjon; il domine tout Pékin de sa silhouette, de sa chinoiserie vraiment excessive, et il contient là-haut une effroyable idole aérienne, dont le geste menaçant et le rictus de mort planent sur la ville,—une idole que nos soldats ont appelée le «grand diable de Chine.»
Et je monte, ce matin, faire visite à ce «grand diable».
Un arceau de marbre blanc, jeté sur les roseaux et les lotus, donne accès dans l'Ile des Jades. Et les deux bouts de ce pont, il va sans dire, sont gardés par des monstres de marbre, ricanant et louchant d'une façon féroce vers quiconque aurait l'audace de passer. Les rives de l'île s'élèvent à pic, sous les branches des cèdres, et il faut tout de suite commencer à grimper, par des escaliers ou des chemins taillés dans le roc. On trouve alors, échelonnées parmi les arbres sévères, des séries de terrasses de marbre, avec leurs brûle-parfums de bronze, et des pagodes sombres au fond desquelles brillent dans l'obscurité d'énormes idoles dorées.
Cette Ile des Jades, position stratégique importante, puisqu'elle domine tous les alentours, vient d'être occupée militairement par une compagnie de notre infanterie de marine.
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Ils n'ont point là d'autre gîte que les pagodes, nos soldats, et point d'autre lit de camp que les tables sacrées; alors, pour pouvoir se faire un peu de place, pour pouvoir s'étendre, la nuit, sur ces belles tables rouges, ils ont doucement mis à la porte la peuplade des petits dieux secondaires qui les encombraient depuis quelques siècles, laissant seulement sur leurs trônes les grandes idoles solennelles. Donc, les voici dehors par centaines, par milliers, alignés comme des jouets sur les terrasses blanches, les pauvres petits dieux encore étincelants, sur qui tombent à présent le soleil et la poussière. Et, dans l'intérieur des temples, autour des grandes idoles que l'on a respectées, avec quels aspects de rudesse les fusils de nos hommes s'étalent, et leurs couvertures grises, et leurs hardes suspendues! Et quelle lourde senteur de tanière ils ont déjà apportée, nos braves soldats, dans ces sanctuaires fermés, sous ces plafonds de laque habitués au parfum du santal et des baguettes d'encens.
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