A travers les ramures torturées des vieux cèdres, l'horizon, qui peu à peu se déploie, est un horizon de verdure, aux teintes roussies par l'automne. C'est un bois, un bois infini, au milieu duquel apparaissent seulement, çà et là, comme noyées, des toitures de faïence jaune. Et ce bois, c'est Pékin, Pékin que l'on n'imaginait certainement pas ainsi,—et Pékin vu des hauteurs d'un lieu très sacré, où il semblait que jamais Européen n'aurait pu venir.

Le sol rocheux qui vous porte va toujours diminuant, se rétrécissant, à mesure que l'on s'élève vers le «grand diable de Chine», à mesure que l'on approche de la pointe de ce cône isolé qui est l'Ile des Jades.

Ce matin, aux étages supérieurs, je croise en montant une petite troupe de pèlerins singuliers qui redescendent: des missionnaires lazaristes en costume mandarin et portant la longue queue; en leur compagnie, quelques jeunes prêtres catholiques chinois, qui semblent effarés d'être là, comme si, malgré leur christianisme superposé aux croyances héréditaires, ils avaient encore le sentiment de quelque sacrilège, commis par leur seule présence en un lieu si longtemps défendu.

Tout au pied du donjon qui couronne ces rochers, voici le kiosque de faïence et de marbre où le «grand diable» habite. On est là très haut, dans l'air vif et pur, sur une étroite terrasse, au-dessus d'un déploiement d'arbres à peine voilés aujourd'hui par l'habituel brouillard de poussière et de soleil.

Et j'entre chez le «grand diable», qui est seul hôte de cette région aérienne… Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu surhumaine, coulé en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement multiple est presque intolérable; il porte un collier de crânes et il gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de torture ou des têtes coupées.

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Telle est la divinité protectrice que les Chinois font planer sur leur ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faïence, plus haut que leurs tours et leurs pagodes,—ainsi qu'on aurait chez nous, aux âges de foi, placé un christ ou une Vierge blanche. Et c'est comme le symbole tangible de leur cruauté profonde; c'est comme l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-là, d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout à coup devenir tortionnaires avec joie, avec délire, arracheurs d'ongles et dépeceurs d'entrailles vives…

Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de marbre, dévalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cèdres, en des fuites glissantes à donner le vertige. La lumière est admirable et le silence absolu.

Pékin sous mes pieds semblable à un bois!… On m'avait averti de cet effet incompréhensible, mais mon attente est encore dépassée. En dehors des parcs de la «Ville impériale», il ne me paraissait point qu'il y eût tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les jardins, dans les rues. Tout est comme submergé par la verdure. Et même au delà des remparts, qui dessinent dans le lointain extrême leur cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement, c'est le steppe gris, par où j'étais arrivé un matin de neige. Et vers le Nord, les montagnes de Mongolie se lèvent charmantes, diaphanes et irisées, sur le ciel pâle.

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