Les grandes artères droites de cette ville, tracées d'après un plan unique, avec une régularité et une ampleur qu'on ne retrouve dans aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'où je suis, à des avenues dans une forêt; des avenues que borderaient des maisonnettes drôles, compliquées, fragiles, en carton gris ou en fines découpures de papier doré. Beaucoup de ces artères sont mortes; dans celles qui restent vivantes, la vie s'indique, regardée de si haut, par un processionnement de petites bêtes brunes aplaties sur le sol, quelque chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours, qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux quatre coins de la Chine immense.
La région directement sous mes pieds est la plus dépeuplée de tout Pékin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumière, d'air vif et un peu glacé. A peine quelques croassements, perdus, diffusés dans trop d'espace, quand vient à tourbillonner au-dessous de nous un vol d'oiseaux noirs…
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Un semblant de regret se mêle aujourd'hui à mon après-midi de travail dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je suis maintenant tout près de mon départ. Ce sera du reste une fin sans recommencement possible, car si je revenais plus tard à Pékin, ce palais me serait fermé, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma solitude charmante.
Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il eût semblé insensé autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu déjà tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y passe! La présence de la grande déesse d'albâtre dans le temple obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'éclat morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes vitres, le manège de quelques moineaux qui nichent aux toits d'émail, et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles balsamiques des cèdres sur les dalles de l'esplanade, sitôt que souffle le vent… Quelle singulière destinée, quand on y songe, m'a fait le maître ici pour quelques jours!…
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Au palais du Nord, c'est déjà bien fini des splendeurs de notre longue galerie. La voici traversée de place en place par des boiseries légères, qui pourraient être enlevées sans peine si jamais l'Impératrice pensait à revenir, mais qui pour le moment la partagent en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans la partie qui sera le salon du général; ailleurs, tout a été simplifié, et les soieries, les potiches, les écrans, les bronzes, dûment catalogués aujourd'hui, sont allés au Garde-Meuble. Nos soldats ont même apporté dans ces futurs logements de l'état-major, pour les rendre habitables, des sièges européens, trouvés par là dans les réserves du palais,—canapés et fauteuils vaguement Henri II, couverts en peluche vieil or, d'un beau faste d'hôtel garni provincial.
Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dîner nous réunit une fois encore, le capitaine C… et moi, à notre toujours même table d'ébène, nous avons l'un et l'autre un peu de mélancolie à voir combien les choses sont changées autour de nous et combien vite s'est achevé notre petit rêve de souverains chinois…
Lundi 29 octobre.
J'ai retardé mon départ de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le général Voyron, qui rentre à Pékin ce soir, et de prendre ses commissions pour l'amiral.