L'après-midi, nous sommes à Tong-Tchéou, la ville de ruines et de cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du Peï-Ho. Et là, je retrouve ma jonque amarrée, sous la garde d'un cavalier du train; ma même jonque, qui m'avait amené de Tien-Tsin, mon même équipage de Chinois et tout mon petit matériel de lacustre demeuré intact. On n'a pillé en mon absence que ma provision d'eau pure, ce qui est très grave pour nous, mais si pardonnable, en ce moment où l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres soldats! Tant pis! nous boirons du thé bouillant.

A la course, allons chez le chef d'étape régler nos papiers, allons toucher nos rations de campagne au magasin de vivres installé dans les ruines, et vite, démarrons la jonque de la rive infecte qui sent la peste et la mort, commençons de redescendre le fleuve, au fil du courant, vers la mer.

Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu'à l'aller, c'est presque amusant de reprendre la vie nomade, de réhabiter le petit sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, à la nuit tombante, dans l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives noires.

Mercredi 31 octobre.

Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une couche de glace. Le thermomètre marque 8° au-dessous de zéro, et le vent de Mongolie souffle avec violence, âpre, cruel, mais puissamment salubre.

Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au départ, défilent sous nos yeux les rives désolées, avec leurs mêmes ruines, leurs mêmes cadavres aux mêmes places. Du matin au soir, pour nous réchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant presque à côté de nos Chinois à la cordelle. Et c'est une plénitude de vie physique; dans ce vent-là, on se sent infatigables et légers.

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Jeudi 1er novembre.

Notre trajet par le fleuve n'aura duré cette fois que quarante-huit heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gelée sous le toit de nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des étoiles, car vers la fin du jour nous entrons à Tien-Tsin.

Ce Tien-Tsin, où il nous faudra chercher un gîte pour la nuit, s'est repeuplé terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons près de deux heures pour traverser à l'aviron l'immense ville, au milieu d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve encombrées de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achètent ou vendent, malgré l'éboulement des murailles et des toitures.