Vendredi 2 novembre.

Sous le vent de gel et de poussière qui continue de souffler sans pitié, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, à l'embouchure du fleuve. Mais hélas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui: les marées sont défavorables, la barre mauvaise, la mer démontée. Peut-être demain et encore?…

J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et pénible que l'on mène ici: perpétuelle inquiétude du temps qu'il va faire; préoccupation pour tel chaland, chargé de soldats ou de matériel, qui risque d'être surpris dehors ou de s'échouer sur la barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient entre la terre et les navires, pour ce débarquement du corps expéditionnaire,—qui semble peut-être une chose si simple, lorsqu'on y regarde de loin, et qui est un monde de difficultés, dans de tels parages…

Samedi 3 novembre.

En route dès le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est évanouie derrière nous et les fumées des cuirassés commencent d'étendre sur l'horizon leur nuage noir. Mais nous craignons d'être forcés de rebrousser chemin, tant il fait mauvais…

Tout trempé d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux lames, je saute à bord du Redoutable,—où mes camarades, qui n'ont pas eu comme moi un intermède de haute chinoiserie, sont à la peine depuis déjà quarante jours.

V

RETOUR A NING-HAI

Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait sombre et froid. Après avoir été à Tien-Tsin, à Pékin et ailleurs, où tant d'étranges ou funèbres images ont passé sous nos yeux, nous voici revenus devant Ning-Haï, que nous avions eu le temps d'oublier; notre navire a repris là, au petit jour, son précédent mouillage, et nous retournons au fort des Français.

Il fait sombre et froid; l'automne, très brusque dans ces régions, a ramené des gelées soudaines, et les bouleaux, les saules achèvent de dépouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et glacée.