La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour quatre heures du soir.

Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au début de l'hiver, en jonque et à cheval!

Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière grise et brûlées par un soleil déjà torride.

Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville chinoise», moins imposants et moins sombres.

Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la porte du «temple du Ciel»!—Il en va de même, paraît-il, pour la ligne de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers impériaux.—Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!…

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Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse; beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent.

Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel Marchand, le héros que l'on sait,—arrivé à Pékin en novembre dernier, alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est offerte.

C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,—et, en causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à l'arrière-saison.

Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des empereurs, par les portes triples percées dans les colossales murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve.