Arrivés à une place où stationnaient des fiacres, ils en prirent deux, un pour le bey, un pour ses quatre fantômes, les convenances ne permettant guère à un homme de monter dans la même voiture que les femmes de son harem.

Un long trajet, à la file, à travers les vieux quartiers fanatiques, pour arriver enfin, en dehors des murs, dans la solitude funèbre, dans les grands cimetières, à cette saison pleins de corbeaux, sous les cyprès noirs.

Entre la porte dAndrinople et Eyoub, devant les immenses murailles byzantines, ils descendirent de voiture, la route, jadis dallée, nétant plus possible. A pied, ils longèrent un moment ces remparts en ruine; par les éboulements, par les brèches, des choses de Stamboul se montraient de temps à autre, comme pour mieux imposer à lesprit la pensée de lIslam, ici dominateur et exclusif: c'était, plus ou moins dans le lointain, quelquune des souveraines mosquées, dômes superposés en pyramide, minarets qui pointaient du sol comme une gerbe de fuseaux, blancs sous le ciel noir.

Et ce lieu dimposante désolation, où André passait avec les quatre jeunes femmes voilées de deuil, pour accomplir le pieux pèlerinage, était précisément celui où jadis, un quart de siècle auparavant, Nedjibé et lui avaient fait leur seule promenade de plein jour; cétait là que tous deux, si jeunes et si enivrés lun de lautre, avaient osé venir comme deux enfants qui bravent le danger; là quils sétaient arrêtés une fois, au pâle soleil dhiver, pour écouter chanter dans les cyprès une pauvrette de mésange qui se trompait de saison; là que, sous leurs yeux, on avait enterré certaine petite fille grecque au visage de cire…. Et plus dun quart de siècle avait passé sur ces infimes choses, uniques pourtant dans leurs existences, et ineffaçables dans la mémoire de celui des deux qui continuait de vivre.

Ils quittèrent bientôt le chemin qui longe ces murailles de Byzance, pour senfoncer en plein domaine des morts, sous un ciel de novembre singulièrement obscur, au milieu des cyprès, parmi la peuplade sans fin des tombes. Le vent de Russie ne leur faisait pas grâce, leur cinglait le visage, les imprégnait dhumidité toujours plus froide. Devant eux, les corbeaux fuyaient sans hâte, en sautillant.

Apparurent les stèles de Nedjibé, ces stèles encore bien blanches, quAndré désigna aux jeunes femmes. Les inscriptions, redorées au printemps, brillaient toujours de leur éclat neuf.

Et, à quelques pas de ces humbles marbres, les gentils fantômes visiteurs, sétant immobilisés spontanément, se mirent en prière,— dans la pose consacrée de lIslam, qui est les deux mains ouvertes et comme tendues pour quêter une grâce,—en prière fervente pour lâme de la petite morte. Cétait si imprévu dAndré et si touchant, ce quelles faisaient là, quil sentit ses yeux tout à coup brouillés de larmes, et, de peur de le laisser voir, il resta à lécart, lui qui ne priait pas.

Ainsi, il avait réalisé ce rêve qui semblait si impossible: faire relever cette tombe, et la confier à dautres femmes turques, capables de la vénérer et de lentretenir. Les marbres étaient là, bien debout et bien solides, avec leurs dorures fraîches; les femmes turques étaient là aussi, comme des fées du souvenir ramenées auprès de cette pauvre petite sépulture longtemps abandonnée;—et lui-même y était avec elles, en intime communion de respect et de pitié.

Quand elles eurent fini de réciter la "fathia", elles sapprochèrent pour lire linscription brillante. Dabord la poésie arabe, qui commençait sur le haut de la stèle, pour descendre, en lignes inclinées, vers la terre. Ensuite, tout au bas, le nom et la date: "Une prière pour lâme de Nedjibé Hanum, fille de Ali-Djianghir Effendi, morte le 18 Chabaan 1297." Les Circassiens, contrairement aux Turcs, ont un nom patronymique, ou plutôt un nom de tribu. Et Djénane apprit là, avec une émotion intime, le nom de la famille de Nedjibé:

"Mais, dit-elle, les Djianghir habitent mon village! Jadis ils sont venus du Caucase avec mes ancêtres, voici deux cents ans quils vivent près de nous!"