"Tous partis, faire la fête! Cest le carnaval des Turcs, qui commence ce soir; pas eu moyen de les retenir…."
Ah! il avait oublié en effet; on était au 8 novembre, qui correspondait cette année avec louverture de ce mois de Ramazan, pendant lequel il y a jeûne austère tous les jours, mais naïves réjouissances et illuminations toutes les nuits. Il alla donc à une de ses fenêtres qui regardaient Stamboul, pour savoir si la grande féerie quil avait connue dans sa jeunesse, un quart de siècle auparavant, se jouait encore en lan 1322 de lhégire.—Oui, cétait bien cela, rien navait changé; lincomparable silhouette de ville, là-bas, dans limprécision nocturne, commençait de briller sur plusieurs points, silluminait rapidement partout à la fois. Tous les minarets, qui venaient dallumer leurs doubles ou triples couronnes lumineuses, ressemblaient à de gigantesques fuseaux dombre, portant, à différentes hauteurs dans lair, des bagues de feu. Et des inscriptions arabes, au-dessus des mosquées, se traçaient dans le vide, si grandes et soutenues par de si invisibles fils que, dans ce lointain et cette brume, on les eût dites composées avec des étoiles, comme les constellations. Alors il se rappela que Stamboul, la ville du silence tout le reste de lannée, était, pendant les nuits du Ramazan, plein de musiques, de chants et de danses; parmi ces foules, il est vrai, on napercevrait point les femmes, même pas sous leur forme ordinaire de fantôme qui est encore jolie, puisque toutes, depuis le coucher du soleil, devaient être rentrées derrière leurs grilles; mais il y aurait mille costumes de tous les coins de lAsie, et des narguilés, et des théâtres anciens, et des marionnettes, et des ombres chinoises. Dailleurs, lélément Pérote, autant par crainte des coups que par inepte incompréhension, ny serait aucunement représenté. Donc, oubliant encore une fois le nombre de ses années, qui lavait rembruni tout à lheure, il reprit son fez, et, comme ses domestiques turcs, sen alla vers cette ville illuminée, de lautre côté de leau, faire la fête orientale.
XXXI
Le 12 novembre, 4 du Ramazan, fut le jour enfin de cette visite ensemble à la tombe de Nedjibé, quils projetaient entre eux depuis des mois, mais qui était bien une de leurs plus périlleuses entreprises; ils lavaient jusquici différée, à cause de sa difficulté même, et à cause de tant dheures de liberté quelle exigeait, le cimetière étant très loin.
La veille, Djénane, en lui donnant ses dernières instructions, lui avait écrit: "Il fait si beau et si bleu, ce matin, jespère de tout coeur que demain aussi nous sourira." Et, quant à André, il sétait toujours imaginé ce pèlerinage saccomplissant par une de ces immobiles et nostalgiques journées de novembre, où le soleil dici donne par surprise une tiédeur de serre, dans ce pays en somme très méridional, apporte une illusion dété, et puis fait Stamboul tout rose le soir, et plus mervei1leusement rose encore lAsie qui est en face, à lheure du Moghreb, pour un instant fugitif, avant la nuit qui ramène tout de suite le frisson du Nord.
Mais non, quand souvrirent ses contrevents le matin, il vit le ciel chargé et sombre: cétait le vent de la Mer Noire, sans espoir daccalmie.—Il savait du reste quà cette heure même, les jolis yeux de ses amies cloîtrées devaient aussi interroger le temps avec anxiété, à travers les grillages de leurs fenêtres.
Il ny avait pas à hésiter cependant, tout cela ayant coûté tant de peine à combiner, avec laide de complicités, payées ou gratuites, que lon ne retrouverait peut-être plus. A lheure dite, une heure et demie, en fez et le chapelet à la main, il était donc à Stamboul, à Sultan- Fatih, devant la porte de cette maison de mystère où quatre jours plus tôt elles lavaient reçu en odalisques. Il les trouva prêtes, toutes noires, impénétrablement voilées; Chahendé Hanum, la dame inconnue de céans, avait voulu aussi se joindre à elles; cétait donc quatre fantômes qui se disposaient à le suivre, quatre fantômes un peu émus, un peu tremblants de laudace de ce quon allait faire. André, à qui reviendrait de prendre la parole en route, soit avec les cochers, soit avec quelque passant imprévu, sinquiétait aussi de son langage, de ses hésitations peut-être, ou de son accent étranger, car le jeu était grave.
"Il vous faudrait un nom turc, dirent-elles, pour le cas où nous aurions besoin de vous parler.
—Eh bien, dit-il, prenons Arif, sans chercher plus. Jadis, je mamusais à me faire appeler Arif Effendi; aujourdhui je peux bien être monté en grade; je serai Arif Bey."
Linstant daprès, chose sans précédent à Stamboul, ils cheminaient ensemble dans la rue, létranger et les quatre musulmanes, Arif Bey et son harem. Un vent inexorable amenait toujours des nuages plus noirs, charriait de lhumidité glacée; on était transi de froid. Mélek seule restait gaie et appelait son ami: Iki gueuzoum beyim effendim (Monsieur le Bey mes deux yeux, une locution usitée qui signifie: Monsieur le Bey qui mêtes aussi cher que la vue). Et André lui en voulait de sa gaieté, parce que la figure de la petite morte, ce jour- là, se tenait obstinément présente à sa mémoire, comme posée devant lui.