Ensemble, ils montèrent un escalier quatre à quatre, traversèrent comme le vent de longs couloirs, et firent irruption dans lappartement de Djénane, qui attendait toute palpitante, et referma sur eux à double tour.

Un éclat de rire, aussitôt: leur rire de gaminerie quelles lançaient comme un défi à tout et à tous, chaque fois quun danger plus immédiat venait dêtre conjuré. Et Djénane montrait d'un amusant petit air de triomphe la clef quelle tenait à la main: une clef, une serrure, quelle innovation subversive, dans un harem! Elle avait obtenu ça depuis hier, paraît-il, et nen revenait pas de ce succès. Elle, Djénane, et aussi Zeyneb, puis Mélek lestement débarrassée de son tcharchaf, étaient plus pâles que de coutume, à cause du jeûne sévère. Dailleurs elles se présentaient à André sous un aspect tout à fait nouveau pour lui, qui ne les avait jamais vues qu'en odalisques ou en fantômes: coiffées et habillées en Européennes très élégantes; seul détail pour les rendre encore un peu Orientales, des tout petits voiles de Circassie, en gaze blanche et argent, posés sur leurs cheveux, descendaient sur leurs épaules.

"Je croyais qu'à la maison vous ne mettiez pas de voile du tout, demanda
André.

—Si, si, toujours. Mais ces petits-là seulement."

Elles le firent entrer dabord dans le salon de musique, où lattendaient trois autres femmes, conviées à la périlleuse aventure: mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, mademoiselle Tardieu, ex- institutrice de Mélek, et enfin une dame-fantôme, Ubeydé Hanum, diplômée de lécole normale et professeur de philosophie au lycée de jeunes filles, dans une ville dAsie Mineure. Pas rassurées, les deux Françaises, qui étaient restées longtemps indécises entre la tentation et la peur de venir. Et mademoiselle de Saint-Miron avait tout lair de quelquun qui se dit à soi-même: "Cest moi, hélas! la cause première de cet inénarrable désastre, André Lhéry en personne dans lappartement de mon élève!" Elles causèrent cependant, car elles en mouraient denvie, et il parut à André quelles avaient lâme à la fois haute et naïve, ces deux demi-vieilles filles; du reste, distinguées et supérieurement instruites, mais avec une exaltation romanesque un peu surannée en 1904. Elles crurent pouvoir lui parler de son livre, dont elles savaient le titre et qui les excitait beaucoup:

"Plusieurs pages de vos Désenchantées sont déjà écrites, maître, nest-ce pas?

—Mon Dieu! non, répondit-il en riant, pas une seule!

—Et moi, je le préfère,—dit Djénane à André, de sa voix qui surprenait toujours comme une musique extra-terrestre, même après dautres voix déjà très douces.—Vous le composerez une fois parti, ce livre, ainsi au moins il servira encore de lien entre nous pendant quelques mois: quand vous aurez besoin dêtre documenté, vous songerez a nous écrire…."

André jugeant devoir, par politesse, adresser une fois la parole à la dame-fantôme, lui demanda le plus banalement du monde si elle était contente des petites Turques dAsie, ses élèves. Il prévoyait quelque réponse de pédagogue, aussi banale que sa question. Mais la voix sérieuse et douce, qui partait de dessous le voile noir, lui dit en pur français ce quil nattendait pas:

"Trop contente, hélas!… Elles napprennent que trop vite et sont beaucoup trop intelligentes. Je regrette dêtre lun des instruments qui aura inoculé le microbe de la souffrance à ces femmes de demain. Je plains toutes ces petites fleurs, qui seront ainsi plus tôt fanées que leurs candides aïeules…."