Ensuite on parla du Ramazan. Jeûne toute la journée, bien entendu, petits ouvrages pour les pauvres et lectures pieuses; au cours de ce mois lunaire, une musulmane doit avoir relu son Coran tout entier, sans passer une ligne; elles navaient garde dy manquer, ces trois petites qui, malgré le déséquilibrement et lincroyance, vénéraient avec admiration le livre sacré de lIslam; et leurs Corans étaient là, marqués dun ruban vert à la page du jour.
Et puis, le soleil couché, ce sont les Iftars. Dans le sélamlike, iftar des hommes, suivi dune prière pour laquelle invités, maîtres et serviteurs se réunissent en commun dans la grande salle, chacun agenouillé sur son tapis à mihrab; chez Djénane, paraît-il, cette prière était chantée chaque soir par un des jardiniers, le seul qui fût jeune, et dont la voix de muezzin emplissait toute la demeure.
Dans le harem, iftar des femmes:
"Ces réunions de jeunes Turques, dit Zeyneb, deviennent rarement frivoles en Ramazan, alors que le mysticisme est réveillé au fond de nos âmes, et les questions quon y aborde sont de vie et de mort. Toujours la même ardeur, la même fièvre au début. Et toujours la même tristesse à la fin, le même découragement dont nous sommes prises, quand, après deux heures de discussions, sur tous les dogmes et toutes les philosophies, nous nous retrouvons au même point, avec la conscience de n'être que de faibles, impuissantes et pauvres créatures! Mais lespoir est un sentiment si tenace que, malgré la faillite de nos tentatives, il nous reste la force de reprendre, le lendemain, une autre voie pour essayer encore d'atteindre linapprochable but….
—Nous, les jeunes Turques, ajouta Mélek, nous sommes une poignée de graines dune très mauvaise plante, qui germe, résiste et se propage, malgré les privations deau, les froids, et même les "coupes" répétées.
—Oui, dit Djénane, mais on peut nous diviser en deux espèces. Celles qui, pour ne pas mourir, saisissent toutes les occasions de sétourdir, doublier. Et celles, mieux trempées, qui se réfugient dans la charité, comme par exemple Djavidé, notre cousine; je ne sais pas si, chez vous, les petites soeurs des pauvres font plus de bien quelle, avec plus de renoncement; et, dans nos harems, nous en avons tant dautres qui légalent. Il est vrai, elles sont obligées dopérer en secret, et quant à former des comités de bienfaisance, interdiction absolue, car nos maîtres désapprouvent ces contacts avec les femmes du peuple, par crainte que nous ne leur communiquions nos pessimismes, nos détraquements et nos doutes.
Mélek, dont les interruptions brusques étaient la spécialité, proposa de faire essayer à André sa cachette en cas de grande alarme: cétait derrière un chevalet dangle, qui supportait un tableau et que drapaient des brocarts:
"Un surcroît de précaution, dit-elle cependant, car rien n'arrivera. Le seul valide de la famille en ce moment, cest mon père, et il ne quittera Yldiz quaprès le coup de canon de Moghreb…
—Oui, mais enfin, objecta André, si quelque chose dimprévu le ramenait avant lheure?
—Eh bien! dans un harem on nentre pas sans être annoncé. Nous lui ferions dire quune dame turque est ici en visite, Ubeydé Hanum, et il se garderait de franchir notre porte. Pas plus difficile que ça, quand on sait sy prendre…. Non, il ny a vraiment que votre sortie, tout à lheure, qui sera délicate.