Toutes les ambassades aussi pliaient bagage. André brusqua ses préparatifs de départ, pour avoir le temps de passer encore une fois sur la rive dAsie, en face, avant la tombée de la nuit, et faire ses adieux à la Vallée-du-Grand-Seigneur. Il y arriva tard, sous un ciel où couraient de gros nuages sombres qui jetaient en passant des gouttes de pluie. La vallée était déserte et, depuis la veille, les petits cafés sous les arbres avaient déménagé. Il dit adieu à deux ou trois humbles âmes en turban qui habitaient là dans des cabanes;—ensuite à un bon chien jaune et un bon chat gris, petites âmes aussi de cette vallée, quil avait connues pendant deux saisons et qui semblaient comprendre son définitif départ. Et puis il refit, au petit pas de funérailles, le tour de ces tranquilles prairies encloses, désertes ce soir, mais où les voiles de ses amies avaient si souvent frôlé lherbe fine et les fleurs violettes des colchiques. Et cette promenade le retint jusquà lheure semi-obscure où les étoiles sallument et où commencent de sentendre les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage, quand il se retrouva sous les énormes platanes de lentree, qui forment là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les amas de feuilles mortes. Dans lobscurité, il revint au petit embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en caïque pour regagner la côte dEurope.

Le vent a hurlé toute la nuit sur le Bosphore, ce vent de la Mer Noire dont la voix lugubre sentendra bientôt dune façon presque continue pendant quatre ou cinq mois dhiver. Et ce matin il y a redoublement de rafales, qui viennent secouer la maison dAndré pour ajouter à la tristesse de son dernier réveil à Thérapia.

"Eh bien! il en fait, un temps!" lui dit son valet de chambre, en ouvrant ses fenêtres.

En face, sur les collines dAsie, on voit des nuages bas et obscurs, qui se traînent, à toucher les arbres échevelés.

Et c'est sous la tourmente sinistre, sous le coup de fouet des averses quil descend aujourdhui le Bosphore pour la dernière fois, passant devant le yali de ses amies, où déjà tout est fermé, calfeutré, des envolées de feuilles mortes dansant la farandole sur le quai de marbre.

Le soir donc il se réinstalle à Constantinople, oh! pour si peu de temps avant le grand départ! Juste cinquante jours, car il a décidé de rentrer en France par mer et de prendre le paquebot du 30 novembre, ceci afin davoir une date fixée davance, inchangeable, à laquelle il faudra bien se soumettre.

Et une lettre de Djénane, à la nuit tombante, lui apporte le verdict des médecins: fièvre cérébrale, dapparence tout de suite très grave; la pauvre petite Mélek sans doute va mourir, vaincue par tant de surexcitation nerveuse, de révolte, dépouvante, que lui a causé ce nouveau mariage.

XLVI

Ces deux semaines de fin octobre, que dura lagonie de Mélek, furent de beau temps presque inaltérable et de mélancolique soleil. André, chaque soir, à la manière des écoliers, effaçait maintenant le jour révolu, sur un calendrier où la date du 30 novembre était marquée dune croix. Il vivait le plus possible à Stamboul, de cette vie turque si près de finir pour lui. Mais, ici comme au Bosphore, la tristesse de lautomne sajoutait à celle du départ si prochain, et il faisait déjà presque froid, pour les rêveries, pour les narguilés de plein air, devant les saintes mosquées, sous les arbres qui seffeuillaient.

Naturellement, il ne voyait plus jamais ses amies, car Djénane et Zeyneb ne séloignaient pas de celle qui allait mourir. Sur la fin, elles mettaient pour lui, aux grillages dune fenêtre, un imperceptible signal blanc qui signifiait: elle vit toujours; et il était convenu quun signal bleu signifierait: tout est fini. Dès le matin donc, et ensuite deux fois dans la journée, lui-même, ou son ami Jean Renaud, ou son valet de chambre, passaient par le cimetière de Khassim-Pacha, pour regarder anxieusement à cette fenêtre.