Pendant ce temps-là, dans la maison de la petite mourante, où régnait un attentif silence, des Imams, sur la requête des aïeules, étaient constamment en prière; lIslam, le vieil Islam divinement berceur des agonies, enveloppait de plus en plus lenfant révoltée, qui cédait par degrés à son influence, et sendormait sans terreur; du reste le doute chez elle nétait quun mal encore curable, une greffe encore récente sur de longues hérédités de calme et de foi. Et voici que peu à peu, même les observances naïves, qui sont au Coran ce que chez nous les pratiques de Lourdes sont à l'Évangile, même les superstitions des deux vénérables aïeules, ne choquaient plus cette petite incrédule dhier, qui acceptait quon lui mît des amulettes, et que ses vêtements fussent exorcisés par les derviches; on faisait bénir dans la mosquée dEyoub ses chemises délégante, qui venaient de chez le bon faiseur parisien, ou bien on les envoyait plus loin encore, à Scutari, chez les saints Hurleurs dont le souffle a le don de guérir, tant quils sont dans lextase, après leurs longs cris vers Allah.

Quand finit le mois d'octobre elle était depuis deux jours sans paroles, et probablement sans connaissance, plongée dans une sorte de brûlant et lourd sommeil que les médecins disaient tout proche de la mort.

XLVII

Le 2 novembre, Zeyneb, qui était de veille à son chevet, se retourna tout à coup frissonnante, parce que du fond de la chambre demi-obscure, une voix sélevait au milieu du si continuel silence, une voix très douce, très fraîche, qui disait des prières. Elle ne lavait pas entendu venir, cette jeune fille au voile baissé. Pourquoi était-elle là, son Coran à la main?—Ah! oui, elle comprit tout de suite: la prière des morts! C'est un usage en Turquie, lorsquil y a dans une maison quelquun qui agonise, que les jeunes filles ou les femmes du quartier viennent à tour de rôle lire les prières: elles entrent comme de droit, sans se nommer, sans lever leur voile, anonymes et fatales; et leur présence est signe de mort, comme chez nous celle du prêtre qui apporte lextrême-onction.

Mélek aussi avait compris, et ses yeux depuis longtemps fermés se rouvrirent; elle était arrivée à ce mieux plein de mystère qui, chez les mourants, survient presque toujours. Et elle retrouva un peu de sa voix, que lon aurait pu croire éteinte pour jamais:

"Venez plus près, dit-elle à linconnue, je nentends pas assez bien…. Ne craignez pas que jaie peur, venez…. Lisez plus haut… que je ne perde pas…."

Ensuite elle voulut confesser elle-même la foi musulmane et, ouvrant dans la pose de la prière ses petites mains de cire blanche, elle répéta les paroles sacramentelles:

"Il ny a de Dieu que Dieu seul, et Mahomet est son élu (1)…"

(1) La illahé illallah Mohammedun Ressoulallah. Ech hedu en la illahé illallah vé ech hedu en le Mohammedul alihé hou ve ressoulouhou

Mais, avant la fin de sa confession, insaisissable comme un souffle, les pauvres mains qui sétaient tendues venaient de retomber. Alors, celle dont on ne savait pas le nom rouvrit son Coran pour continuer de lire…. Oh! la douceur rythmée, le bercement de ces prières dIslam, surtout lorsquelles sont dites par des lèvres de jeune fille sous un voile épais!… Jusquà une heure avancée de la nuit, les pieuses inconnues se succédèrent, entrant et se retirant sans bruit comme des ombres, mais il ny eut point de cesse dans lharmonieuse mélopée qui aide à mourir.