Elle en était à cette heure "opaline", se demandant si le mot ne serait pas trop précieux pour plaire à André, quand brusquement Kondja-Gul, malgré la défense, fit irruption dans sa chambre.

"Il est là, maîtresse! Il est là!…

—Il est là, qui?

—Lui, le jeune bey!… Il était venu causer avec le pacha, votre père, et il va sortir. Vite, courez à votre fenêtre, vous le verrez remonter à cheval!"

A quoi la petite princesse répondit sans bouger, avec une tranquillité glaciale dont la bonne Kondja-Gul demeura comme anéantie:

"Et c'est pour ça que tu me déranges? Je le verrai toujours trop tôt, celui-là! Sans compter que j'aurai jusqu'à ma vieillesse pour le revoir à discrétion!"

Elle disait cela surtout pour bien marquer, devant la domesticité, son dédain du jeune maître. Mais, sitôt Kondja-Gul partie en grande confusion, elle s'approcha tremblante de la fenêtre… il venait de remonter à cheval, dans son bel uniforme d'officier, et partait au trot, le long des cyprès et des tombes, suivi de son ordonnance. Elle eut le temps de voir qu'en effet sa moustache était blonde, plutôt trop blonde à son gré, mais qu'il fait joli garçon, avec une assez fière tournure. Il n'en restait pas moins l'adversaire, le maître imposé qui jamais ne serait admis dans l'intimité de son âme. Et, se refusant à s'occuper de lui davantage, elle revint s'asseoir à son bureau,—avec tout de même une montée de sang aux joues,—pour continuer le journal, la lettre au confident irréel:

"… l'heure rose (l'heure rose tout court, décidément; opaline était biffé), l'heure rose où s'éveillent les souvenirs, et les Circassiens se souvenaient du pays de leurs ancêtres; l'un d'eux disait un chant d'exil, et les autres ralentissaient l'allure, pour écouter cette voix solitaire et lente. Puis l'heure était violette, et tendre, et douce, et la pleine tout entière entonnait l'hymne d'amour… Alors les cavaliers tournaient bride et hâtaient leur galop pour revenir. Sous leur passage, les fleurs mouraient dans un dernier parfum; ils étincelaient, ils semblaient emporter avec eux, sur leurs armes, tout l'argent fluide épars dans le crépuscule d'été.

Au loin devant eux, une lueur d'incendie marquait le petit point où les acacias de Karadjiamir se groupaient, au milieu du steppe silencieux et lisse. La lueur grandissait, et bientôt se changeait en un foyer de flammes hautes qui léchaient les premières étoiles; car ceux qui étaient restés au village avaient allumé de grands feux, et, tout autour, c'étaient des danses de jeunes filles, c'étaient des chants, rythmés par l'envol des draperies blanches et des voiles légers. Les jeunes s'amusaient, tandis que les hommes mûrs étaient assis à fumer dehors, et que les mères, à travers la dentelle des fenêtres, guettaient venir l'amour vers leurs enfants.

En ces jours-là, j'étais reine. Tewfik-Pacha mon père et Seniha ma mère m'aimaient par-dessus tout, car leurs autres enfants étaient morts. J'étais la sultane du village; nulle autre n'avait de si belles robes, ni des ceintures d'or et d'argent si précieusement ciselées; et, s'il passait par là un de ces marchands venus du Caucase avec des pierreries plein des sacs, et des ballots de fines soies lamées d'or, chacun savait alentour que c'était dans notre maison qu'il devait d'abord entrer; personne n'eût osé acheter une simple écharpe tant que la fille du pacha n'avait pas elle-même choisi ses parures.