Ma mère était discrète et douce. Mon père était bon et on le savait juste. Tout étranger de passage pouvait venir frapper à notre porte, la maison était à lui. Pauvre, il était accueilli comme le Sultan même. Proscrit, fugitif,—j'en ai vu,—l'ombre de la maison l'eût défendu jusqu'à la mort de ses hôtes. Mais malheur à qui eût cherché à se servir de Tewfik Pacha pour l'aider dans quelque action vile ou seulement louche: mon père, si bon, était aussi un justicier terrible. Je l'ai vu.
Telle fut mon enfance, André. Puis, nous perdîmes ma mère, et mon père alors ne voulant plus rester sans elle au Karadjiamir, m'emmena avec lui à Constantinople, chez mon aïeule, près de mes cousines.
A présent c'est mon oncle Arif-Bey qui gouverne à sa place là-bas. Mais presque rien n'a changé dans ce coin inconnu du monde, où les jours continuent à tisser en silence les années. On a, je crois, construit un moulin sur la rivière; les petits flots, qui seulement s'amusaient à paraître terribles, ont dû apprendre à devenir utiles, et je crois les entendre pleurer leur liberté ancienne. Mais la belle maison se dresse toujours parmi les arbres, et, ce printemps, encore, les acacias auront neigé sur les chemins où j'ai joué enfant. Et sans doute quelque autre petite fille s'en va chevaucher à ma place avec les cavaliers…
Onze années bientôt ont passé sur tout cela.
L'enfant insouciante et gaie est devenue une jeune fille qui a déjà beaucoup pleuré. Eût-elle été plus heureuse en continuant sa vie primitive?… Mais il était écrit qu'elle en sortirait, parce qu'il fallait qu'elle fût changée en un être pensant et que son orbite et la vôtre vinssent un jour à se croiser. Oh! qui nous dira le pourquoi, la raison supérieure de ces rencontres, où les âmes s'effleurent à peine et que pourtant elles n'oublient plus. Car, vous aussi, André, vous ne m'oublierez plus…"
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Elle était lasse d'écrire. Et d'ailleurs le passage du bey avait mis la déroute dans sa mémoire.
Que faire, pour terminer ce dernier jour? Ah! le jardin! le cher jardin, si imprégné de ses jeunes rêves: c'est là qu'elle irait jusqu'au soir… Tout au fond, certain banc, sous les platanes centenaires, contre le vieux mur tapissé de mousse: c'est là qu'elle s'isolerait jusqu'à la tombée de ce jour d'avril, qui lui semblait le dernier de sa vie. Et elle sonna Kondja-Gul, pour faire donner le signal qu'exigeait sa venue: aux jardiniers, cochers, domestiques mâles quelconques, ordre de disparaître des allées pour ne point profaner par leurs regards la petite déesse, qui entendait se promener là sans voile…
Mais non, réflexion faite, elle ne descendait pas; car il y aurait toujours la rencontre possible des eunuques, des servantes, tous avec leurs sourires de circonstance à la mariée, et elle serait dans l'obligation, devant eux, d'avoir l'air ravi, puisque l'étiquette l'exige en pareil cas. Et puis, l'exaspération de voir ces préparatifs de fête, ces tables dressées sous les branches, ces beaux tapis jetés sur la terre…
Alors, elle se réfugia dans un petit salon, voisin de sa chambre, où elle avait son piano d'Erard. A la musique aussi, il fallait dire adieu, puisque, de piano, il n'y en aurait point, dans sa nouvelle demeure. La mère du jeune bey,—une 1320 (1), ainsi que les dames vieux jeu sont désignées, par les petites fleurs de culture intensive écloses dans la Turquie moderne,—une pure 1320 avait, non sans défiance, permis la bibliothèque de livres nouveaux en langue occidentale, et les revues à images; mais le piano l'avait visiblement choquée, et on n'osait plus insister. (Elle était venue plusieurs fois, cette vieille dame, faire visite à la fiancée, l'accablant de petites chatteries, de petits compliments démodés qui l'agaçaient, et la dévisageant toujours avec une attention soutenue, pour ensuite la mieux décrire à son fils.) Donc, plus de piano, dans sa maison de demain, là-bas en face, de l'autre côté du golfe, au coeur même du Vieux-Stamboul… Sur le clavier, ses petites mains nerveuses, rapides, d'ailleurs merveilleusement exercées et assouplies, se mirent à improviser d'abord de vagues choses extravagantes, sans queue ni tête, accompagnées de claquements secs, chaque fois que les trop grosses bagues heurtaient les bémols ou les dièses. Et puis elle les ôta, ces bagues, et, après s'être recueillie, commença de jouer une très difficile transcription de Wagner par Liszt, alors, peu à peu elle cessa d'être celle qui épousait demain le capitaine Hamdi-Bey, aide de camp de Sa Majesté Impériale; elle fut la fiancée d'un jeune guerrier à longue chevelure, qui habitait un château sur des cimes, dans l'obscurité des nuages au-dessus d'un grand fleuve tragique; elle entendit la symphonie des vieux temps légendaires, dans les profondes forêts du Nord…