Et elle pleurait maintenant à sanglots.

"Mais pourquoi n'as-tu pas dit "non", ma chérie?

—Ah! j'ai déjà dit "non" tant de fois!… Elle est trop longue, à ce qu'il paraît, la liste de ceux que j'ai refusés!… Et puis, songez donc: vingt-deux ans, j'étais presque une vieille fille… D'ailleurs, celui-là ou un autre, qu'importe, puisqu'il faudra toujours finir par en épouser un!"

Naguère, elle avait entendu des amies à elle parler ainsi, la veille de leur mariage; leur passivité l'avait écoeurée, et voici qu'elle finissait de même… "Puisque ce ne sera pas celui que j'aurais choisi et aimé, disait l'une, n'importe qu'il s'appelle Mehmed ou Ahmed! N'aurai-je pas des enfants, pour me consoler de sa présence?" Une autre, une toute jeune, qui avait accepté le premier prétendant venu, s'en était excusée en ces termes: "Pourquoi pas le premier au lieu du suivant, que je ne connaîtrais du reste pas davantage?… Que dire pour le refuser?… Et puis, quelle histoire, pense donc, ma chère!…" Ah! non, l'apathie de ces petites-là lui avait semblé incompréhensible, par exemple: se laisser marier comme des esclaves!… Et voici qu'elle-même venait de consentir à un marché pareil, et c'était demain, le jour terrible de l'échéance. Par lassitude de toujours refuser, de toujours lutter, elle avait, comme les autres, fini par dire ce oui qui l'avait perdue, au lieu du non qui l'aurait sauvée, au moins pour quelque temps encore. Et à présent, trop tard pour se reprendre, elle arrivait tout au bord de l'abîme: c'était demain!

Maintenant elles pleuraient ensemble, toutes les trois; elles pleuraient les larmes qui avaient été contenues pendant bien des jours par la fierté de l'épousée; elles pleuraient les larmes de la grande séparation, comme si l'une d'elles allait mourir…

Mélek et Zeyneb, bien entendu, ne rentreraient pas ce soir chez elles, mais coucheraient ici, chez leur cousine, comme c'est l'usage quand on se visite à la tombée de la nuit, et comme elles l'avaient déjà fait constamment depuis une dizaine d'années. Toujours ensemble, les trois jeunes filles, comme d'inséparables soeurs, elles s'étaient habituées à dormir le plus souvent de compagnie, chez l'une ou chez l'autre, et surtout ici, chez la Circassienne.

Mais cette fois, quand les esclaves, sans même demander les ordres, eurent achevé d'étendre sur les tapis les matelas de soie des invitées, toutes trois, demeurées seules, eurent le sentiment d'être réunies pour une veillée funéraire. Elles avaient demandé et obtenu la permission de ne pas descendre se mettre à table, et un nègre imberbe, à figure de macaque trop gras, venait de leur apporter, sur un plateau de vermeil, une dînette qu'elles ne songeaient pas à toucher.

En bas, dans la salle à manger, leur commune aïeule, le pacha, père de la mariée, et mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, soupaient sans causerie, dans un silence de catastrophe. L'aïeule, plus que jamais outrée par l'attitude de la fille de sa fille, savait bien à qui s'en prendre, accusait l'éducation nouvelle et l'institutrice; cette petite, née de son sang d'impeccable musulmane, et puis devenue une sorte d'enfant prodigue dont on n'espérait même plus le retour aux traditions héréditaires, elle l'aimait bien quand même, mais elle avait toujours cru devoir se montrer sévère, et aujourd'hui, devant cette rébellion sourde, incompréhensible, elle voulait encore exagérer la froideur et la dureté. Quant au pacha, lui, qui avait de tout temps comblé et gâté son enfant unique comme une sultane des Mille et une Nuit, et qui en avait reçu en échange une si douce tendresse, il ne comprenait pas mieux que sa vieille belle-mère 1320, et il s'indignait aussi; non, c'était trop, ce dernier caprice: faire sa petite martyre, parce que, le moment venu de lui donner un maître, on lui avait choisi un joli garçon, riche, de grande famille, et en faveur auprès de Sa Majesté Impériale!… Et enfin la pauvre institutrice, qui au moins se sentait innocente de ces fiançailles, qui avait toujours été la confidente et l'amie, s'étonnait douloureusement en silence: puisque son élève si chère l'avait fait revenir dans la maison pour le mariage, pourquoi ne voulait-elle pas de sa compagnie, là-haut chez elle, pour le dernier soir?…

Mais non, les trois petites fantasques - ne croyant pas d'ailleurs lui faire tant de peine - avaient désiré être seules, la veille d'une telle séparation.

Finies à jamais, leurs soirées rien qu'à elles trois, dans cette chambre qui serait inhabitée demain et à laquelle il fallait dire adieu… Pour que ce fût moins triste, elles avaient allumé toutes les bougies des candélabres, et la grande lampe en colonne,—dont l'abat-jour, suivant une mode encore nouvelle cette année-là, était plus large qu'un parasol et fait de pétales de fleurs. Et elles continuaient de passer en revue, de ranger, ou parfois de détruire mille petites choses qu'elles avaient longtemps gardées comme des souvenirs très précieux. C'étaient de ces gerbes de fils d'argent ou de fils d'or qu'il est d'usage de mettre dans la chevelure des mariées, et que les demoiselles d'honneur conservent ensuite jusqu'à ce que vienne leur tour; il y en avait çà et là, qui brillaient, accrochées par des noeuds de ruban aux frontons des glaces, aux parois blanches de la chambre, et elles évoquaient les jolis et pâles visages d'amies qui souffraient, ou qui étaient mortes. C'étaient, dans une armoire, des poupées que jadis on aimait tendrement; des jouets brisés, des fleurs desséchées, de pauvres petites reliques de leur enfance, de leur prime jeunesse passée en commun, entre les murs de cette vieille demeure. Il y avait aussi, dans des cadres presque tous peints ou brodés par elles-mêmes, des photographies de jeunes femmes des ambassades, ou bien de jeunes musulmanes en robe du soir—que l'on eût prises pour des Parisiennes élégantes, sans le petit griffonnage en caractères arabes inscrit au bas: pensée ou dédicace. Enfin il y avait d'humbles bibelots, gagnés les précédents hivers à ces loteries de charité que les dames turques organisent pendant les veillées du Rhamazan, ils n'avaient pas l'ombre de valeur, ceux-là, mais ils rappelaient des instants écoulés de cette vie, dont la fuite sans retour constituait leur grand sujet d'angoisse… Quant aux cadeaux de la corbeille, dont quelques-uns étaient somptueux et que mademoiselle Esther Bonneau avait rangés en exposition dans un salon voisin, elles s'en souciaient comme d'une guigne.