La revue mélancolique à peine terminée, on entendit encore, au-dessus de la maison, résonner les belles voix claires: elles appelaient les fidèles à la cinquième prière de ce jour.

Alors les jeunes filles, pour mieux les entendre, vinrent s'asseoir devant une fenêtre ouverte, et, là, on respirait la fraîcheur suave de la nuit, qui sentait le cyprès, les aromates et l'eau marine. Ouverte, leur fenêtre, mais grillée, il van sans dire, et, en plus de ses barreaux en fer, défendue par les éternels quadrillages de bois sans lesquels aucune femme turque n'a le droit de regarder à l'extérieur. Les voix aériennes continuaient de chanter alentour, et au loin, d'autres semblaient répondre, quantité d'autres qui tombaient des hauts minarets de Stamboul et traversaient le golfe endormi, portées par les sonorités de la mer; on eût dit même que c'était en plein ciel, cette soudaine exaltation des voix pures qui vous appelaient, en vocalises très légères venant de tous les côtés à la fois.

Mais ce fut de courte durée, et quand tous les muezzins eurent lancé, aux quatre vents chacun, la phrase religieuse de tradition immémoriale, un grand silence tout à coup y succéda. Stamboul maintenant, dans les intervalles des cyprès tout noirs et tout proches, se découpait en bleuâtre sur le ciel imprégné d'une vague lumière de lune, un Stamboul vaporeux, agrandi encore, un Stamboul aux coupoles tout à fait géantes, et sa silhouette séculaire, inchangeable, était ponctuée de feux sans nombre qui se reflétaient dans l'eau du golfe. Elles admiraient, les jeunes filles, à travers les mille petits losanges des boiseries emprisonnantes; elles se demandaient si ces villes célèbres d'Occident (qu'elles ne connaissaient que par des images et qu'elles ne verraient jamais puisque les musulmanes n'ont point le droit de quitter la Turquie), si Vienne, Paris, Londres pouvaient donner une pareille impression de beauté et de grandeur. Il leur arrivait aussi de passer leurs doigts au-dehors, par les trous du quadrillage, comme les captives s'amusent toujours à faire, et une folle envie les prenait de voyager, de connaître le monde,—ou rien que de se promener une fois, par une belle nuit comme celle-ci, dans les rues de Constantinople,—ou même seulement d'aller jusque dans ce cimetière, sous leur fenêtre… Mais, le soir, une musulmane n'a point le droit de sortir…

Le silence, l'absolu silence enveloppait par degrés leur vieux quartier de Khassim-Pacha, aux maisons closes. Tout se figeait autour d'elles. La rumeur de Péra,—où il y a une vie nocturne comme dans les villes d'Europe,—mourait bien avant d'arriver ici. Quant aux voix stridentes de tous ces paquebots, qui fourmillent là-bas devant la Pointe-du- Sérail, on en est toujours délivré même avant l'heure de la cinquième prière, car la navigation du Bosphore s'arrête quand il fait noir. Dans ce calme oriental, que ne connaissent point nos villes, un seul bruit de temps en temps s'élevait, bruit caractéristique des nuits de Constantinople, bruit qui ne ressemble à aucun autre, et que les Turcs des siècles antérieurs ont dû connaître tout pareil: tac, tac, tac, tac! sur les vieux pavés; un tac, tac amplifié par la sonorité funèbre des rues où ne passait plus personne. C'était le veilleur du quartier, qui, au cours de sa lente promenade en babouches, frappait les pierres avec son lourd bâton ferré. Et dans le lointain, d'autres veilleurs répondaient en faisant de même; cela se répercutait de proche en proche, par toute la ville immense, d'Eyoub aux Sept-Tours, et, le long du Bosphore, de la Marmara à la Mer Noire, pour dire aux habitants: "Dormez, dormez, nous sommes là, nous, l'oeil au guet jusqu'au matin, épiant les voleurs ou l'incendie."

Les jeunes filles, par instants, oubliaient que cette soirée était la dernière. Comme il arrive à la veille des grands changements de la vie, elles se laissaient illusionner par la tranquillité des choses depuis longtemps connues: dans cette chambre, tout restait à sa place et gardait son aspect de toujours… Mais les rappels ensuite leur causaient chaque fois la petite mort: demain, la séparation, la fin de leur intimité de soeurs, l'écroulement de tout le cher passé!

Oh! ce demain, pour la mariée!… Ce jour entier, à jouer la comédie, ainsi que l'usage le commande, et à la jouer bien, coûte que coûte! Ce jour entier, à sourire comme une idole, sourire à des amies par douzaines, sourire à ces innombrables curieuses qui, à l'occasion des grands mariages, envahissent les maisons. Et il faudrait trouver des mots aimables, recevoir bien les félicitations; du matin au soir, montrer à toutes un air très heureux, se figer cela sur les lèvres, dans le regard, malgré le dépit et la terreur… Oh! oui, elle sourirait quand même! Sa fierté l'exigeait du reste: paraître là comme une vaincue, ce serait trop humiliant pour elle, l'insoumise, qui s'était tant vantée de ne se laisser marier qu'à son gré, qui avait tant prêché aux autres la croisade féministe… Mais sur quelle ironique et dure journée se lèverait le soleil demain!… "Et si encore, disait-elle, le soir venu, cela devait finir… Mais non, après, il y aura les mois, les ans, toute la vie, à être possédée, piétinée, gâchée par ce maître inconnu! Oh! songer qu'aucun de mes jours, ni aucune de mes nuits ne m'appartiendra plus, et cela à cause de cet homme qui a eu la fantaisie d'épouser la fille d'un maréchal de la Cour!…"

Les cousines gentilles et douces, la voyant frapper du pied nerveusement, demandèrent, comme diversion, que l'on fît de la musique, une dernière et suprême fois… Alors elles se rendirent ensemble dans le boudoir où le piano était resté ouvert. Là, c'était un amas d'objets posés sur les tables, sur les consoles, les tapis, et qui disaient l'état d'esprit de la musulmane moderne, si avide de tout essayer dans sa réclusion, de tout posséder, de tout connaître. Il y avait jusqu'à un phonographe (l'ultime perfectionnement de la chose cette année-là) dont elles s'étaient amusées quelques jours, s'initiant aux bruits d'un théâtre occidental, aux fadaises d'une opérette, aux inepties d'un café concert. Mais, ces bibelots disparates, elles n'y attachaient aucun souvenir; où le hasard les avait placés, ils resteraient comme choses de rebut, pour la plus grande joie des eunuques et des servantes.

La fiancée, assise au piano, hésita d'abord, puis se mit à jouer un "Concerto" composé par elle-même. Ayant d'ailleurs étudié l'harmonie avec d'excellents maîtres, elle avait des inspirations qui ne procédaient de personne, un peu farouches souvent et presque toujours exquises; en fait de ressouvenirs, on y trouvait, par instants peut- être, celui du galop des cavaliers circassiens dans le steppe natal; mais point d'autres. Elle continua par un "Nocturne", encore inachevé, qui datait de la veillée précédente; c'était, au début, une sorte de tourmente sombre, où la paix des cimetières d'alentour avait cependant fini par s'imposer en souveraine. Et un bruit de l'extérieur venait de loin en loin se mêler à sa musique, ce bruit très particulier de Constantinople: dans les sonorités maintenant sépulcrales de la rue, les coups de bâton du veilleur de nuit.

Zeyneb ensuite s'approcha pour chanter, accompagnée par sa jeune soeur Mélek; comme presque toutes les femmes turques, elle avait une voix chaude un peu tragique, et qu'elle faisait vibrer avec passion, surtout dans ses belles notes graves. Après avoir hésité aussi à choisir, et mis en désordre un casier sans s'être décidée, elle ouvrit une partition de Gluck et entonna superbement ces imprécations immortelles: "Divinités du Styx, ministres de la Mort!"

Ceux d'autrefois, qui gisaient dans les cimetières d'en face, ceux de la vieille Turquie qui étaient couchés parmi les racines des cyprès, durent s'étonner beaucoup de cette fenêtre éclairée si tard et jetant au milieu de leur domaine obscur sa traînée lumineuse: une fenêtre de harem, sans nul doute, vu son grillage, mais d'où s'échappaient des mélodies pour eux bien étranges…