Mais bientôt une grande femme vêtue de sombre, arrivée comme toujours sans bruit de pas, sans bruit de porte ouverte, à la manière des fantômes, se dressa près d'elles:
"Votre grand-mère commande d'éteindre la veilleuse…
—C'est bien, madame Husnugul. S'il vous plaît, éteignez-la vous-même, puisque nous sommes couchées, et ayez la bonté d'expliquer à notre grand-mère que ce n'était pas pour lui désobéir; mais nous disions les prières des morts…"
Il était bientôt deux heures de la nuit. Une fois la veilleuse éteinte, les trois jeunes filles, épuisées d'émotions, de regrets et de révolte, s'endormirent en même temps, d'un bon sommeil tranquille, comme celui des condamnés la veille du matin suprême.
DEUXIÉME PARTIE
IV
Quatre jours après. La nouvelle mariée, au fond de la maison très ancienne et tout à fait seigneuriale de son jeune maître, est seule, dans la partie du harem qu'on lui a donnée comme salon particulier: un salon Louis XVI blanc, or et bleu pâle, fraîchement aménagé pour elle. Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la fantaisie de la mode ce printemps-là, et ses cheveux sont arrangés à la façon la dernière inventée. Dans un coin, il y a un bureau laqué blanc, à peu près comme celui de sa chambre à Khassim-Pacha, et les tiroirs ferment à clef, ce qui était son rêve.
On croirait une Parisienne chez elle,—sans les grillages, bien entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodées sur de vieilles soies précieuses, qui çà et là décorent les panneaux des murailles: le nom d'Allah, et quelques sentences du Coran.—Il est vrai, il y a aussi un trône, qui surprendrait à Paris: son trône de mariage, très pompeux, surélevé par une estrade à deux ou trois marches, et couronné d'un baldaquin d'où retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement brodés de grappes de fleurs en argent.—Pour tout dire, il y a bien encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas très parisien; assise près d'une fenêtre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du pays noir.
La mère du bey, la dame 1320 un peu niaise, aux manières de vieille chatte, s'est montrée au fond une créature inoffensive, plutôt bonne, et qui pourrait même être excellente, n'était son idolâtrie aveugle pour son fils. La voici du reste séduite tout à fait par la grâce de sa belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-même lui offrir le piano tant désiré; vite alors, en voiture fermée, sous l'escorte d'un eunuque, on a passé le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un dans le meilleur magasin de Péra, et deux relèves de portefaix, avec des mâts de charge, viennent d'être commandées pour l'apporter demain matin, à l'épaule, dans ce haut quartier d'un accès plutôt difficile.
Quant au jeune bey, l'ennemi,—le plus élégant capitaine de cette armée turque, où il y a tant d'uniformes bien portés, décidément très joli garçon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annoncée, et le sourire un peu félin que lui a légué sa mère,—quant au jeune bey, jusqu'ici d'une délicatesse accomplie, il fait à sa femme, dont la supériorité lui est déjà apparue, une cour discrète, moitié enjouée, moitié respectueuse, et, comme c'est la règle en Orient, dans le monde, il s'efforce de la conquérir avant de la posséder. (Car, si le mariage musulman est brusque et insuffisamment consenti avant la cérémonie, après en revanche il a des ménagements et des pudeurs qui ne sont guère dans nos habitudes occidentales.)