De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre à cheval le soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en visite. Après le souper, il s'assied plus intimement sur un canapé près d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux alors s'observent et s'épient comme des adversaires en garde; lui, tendre et câlin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle, éblouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout à coup le désarmant par une résignation affectée d'esclave, s'il tente de l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures sonnent, il se retire en lui baisant la main… Si c'était elle qui l'eût choisi, elle l'aurait aimé probablement; mais la petite princesse indomptée de la plaine de Karadjiamir ne fléchirait point devant le maître imposé… Elle savait du reste que le temps était tout proche et inévitable où ce maître, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune résistance, ni surtout aucune prière. Elle avait fait de sa personnalité cette sorte de dédoublement coutumier à beaucoup de jeunes femmes turques de son âge et de son monde, qui disent: "Mon corps a été livré par contrat à un inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnête: mais mon âme, qui n'a pas été consultée, m'appartient encore, et je la tiens jalousement close, en réserve pour quelque amant idéal… que je ne rencontrerai peut-être point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais rien."
Donc, elle est seule chez elle, tout l'après-midi, la jeune mariée.
Aujourd'hui, en attendant que l'ennemi rentre d'Yldiz, l'idée lui vient de continuer pour André son journal interrompu, et de le reprendre à la date fatale du 28 Zil-hidjé 1318 de l'hégire, jour de son mariage. Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a redemandés à l'amie qui en était chargée, trouvant ce nouveau bureau assez sûr pour les déposer là. Et elle commence d'écrire:
"Le 28 Zil-hidjé 1318 (19 avril 1901, à la franque).
C'est ma grand-mère en personne qui vient me réveiller. (Cette nuit-là, je m'étais endormie si tard!…) "Dépêche-toi, me dit-elle. Tu oublies sans doute que tu devras être prête à neuf heures. On ne dort pas ainsi, le jour de son mariage."
Que de dureté dans l'accent! C'était la dernière matinée que je passais chez elle, dans ma chère chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle s'abstenir d'être sévère, ne fût-ce qu'un seul jour? En ouvrant les yeux, je vois mes cousines, qui se sont déjà levées sans bruit et qui mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous éveillerons là, ensemble, et nous échangeons encore de grands adieux. On entend les hirondelles chanter à coeur joie; on devine que dehors le printemps resplendit; une claire journée de soleil se lève sur mon sacrifice. Je me sens comme une noyée, à qui personne ne voudra porter secours.
Bientôt, dans la maison, un vacarme d'enfer. Des portes qui s'ouvrent et qui se ferment, des pas empressés, des bruits de traînes de soie. Des voix de femmes, et puis les voix de fausset des nègres. Des pleurs et des rires, des sermons et des plaintes. Dans ma chambre, entrées et sorties continuelles: les parentes, les amies, les esclaves, toute une foule qui vient donner son avis sur la manière de coiffer la mariée. De temps à autre un grand nègre de service rappelle à l'ordre et supplie qu'on se dépêche.
Voici neuf heures; les voitures sont là; le cortège attend, la belle- mère, les belles-soeurs, les invitées du jeune bey. Mais la mariée n'est pas prête. Les dames qui l'entourent s'empressent alors de lui offrir leurs services. Mais c'est leur présence justement qui complique tout. A la fin, nerveuse, elle les remercie et demande qu'on lui laisse place. Elle se coiffe elle-même, passe fiévreusement sa robe garnie de fleurs d'oranger, qui a trois mètres de queue, met ses diamants, son voile et les longs écheveaux de fils d'or à sa coiffure… Il est une seule chose qu'elle n'a pas le droit de toucher: son diadème.
Ce lourd diadème de brillants, qui remplace chez nous le piquet de fleurs des Européennes, l'usage veut que, pour le placer, on choisisse parmi les amies présentes une jeune femme ne s'étant mariée qu'une fois, n'ayant pas divorcé, et notoirement heureuse en ménage. Elle doit, cette élue, dire d'abord une courte prière du Coran, puis couronner de ses mains la nouvelle épouse, en lui présentant ses voeux de bonheur, et en lui souhaitant surtout que pareil couronnement ne lui arrive qu'une fois dans la vie. (En d'autres termes,—vous comprenez bien, André,—ni divorce, ni remariage.)
Parmi les jeunes femmes présentes, une semblait tellement indiquée, que, à l'unanimité, on la choisit: Djavidé, ma bien chère cousine. Que lui manquait-il, à celle-la? Jeune, belle, immensément riche, et mariée depuis dix-huit mois à un homme réputé si charmant!