Mais quand elle s'approche, pour frapper son bonheur sur ma tête, je vois deux grosses larmes perler à ses paupières: "Ma pauvre chérie, me dit-elle, pourquoi donc est-ce moi?… J'ai beau n'être pas superstitieuse, je ne pourrai jamais me consoler de t'avoir donné mon bonheur. Si dans l'avenir tu es appelée à souffrir comme je souffre, il me semblera que c'est ma faute, mon crime…" Alors, celle-là aussi, en apparence la plus heureuse de toutes, celle-là aussi, en détresse!… Oh! malheur sur moi!… Avant que je quitte cette maison, personne donc n'entendra mon cri de grâce!…
Mais le diadème est placé, et je dis: "Je suis prête." Un grand nègre s'avance pour prendre ma traîne de robe, et, par des couloirs, je m'achemine vers l'escalier. (Ces longs couloirs, nuit et jour garnis de servantes ou d'esclaves, qui précèdent toujours nos chambres, André, afin que nous y soyons comme en souricière.)
On me conduit en bas, dans le plus grand des salons où je trouve réunie toute la famille. Mon père d'abord, à qui je dois faire mes adieux. Je lui baise les mains. Il me dit des choses de circonstance que je n'entends point. On m'a bien recommandé de le remercier ici, publiquement, de toutes ses bontés passées et surtout de celle d'aujourd'hui, de ce mariage qu'il me fait faire… Mais cela, non, c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pas. Je reste devant lui, muette et glacée, détournant les yeux, pas un mot ne sort de mes lèvres. Il a conclu le pacte, il m'a livrée, perdue, il est responsable de tout. Le remercier, quand au fond de moi-même je le maudis!… Oh! c'était donc possible, cette chose affreuse: sentir tout à coup que l'on en veut mortellement à l'être qu'on a le plus chéri!… Oh! la minute atroce, celle où l'on passe de l'affection la plus tendre à de la haine toute pure… Et je souriais toujours, André, parce que ce jour-là, il faut sourire…
Pendant que de vieux oncles me donnent leur bénédiction, les dames du cortège, qui prenaient des rafraîchissements dans le jardin sous les platanes, commencent de mettre leur tcharchaf.
La mariée seule peut ne pas mettre le sien; mais les nègres tiennent des draperies en soie de damas, pour lui faire comme un corridor et la rendre invisible aux gens de la rue, entre la porte de la maison et le landau fermé dont les glaces sont masquées par des panneaux de bois à petits trous. Il est l'heure de partir, et je franchis ce couloir de soie tendue. Zeyneb et Mélek, mes demoiselles d'honneur, toutes deux en domino bleu par-dessus leur toilette de gala, me suivent, montent avec moi,—et nous voici dans une caisse bien close, impénétrable aux regards.
Après la "mise en voiture", qui me fait l'effet d'une mise en bière, un grand moment se passe. Ma belle-mère, mes belles-soeurs qui étaient venues me chercher, n'ont pas fini leur verre de sirop et retardent tout le départ… Tant mieux! C'est autant de gagné; un quart d'heure de moins que j'aurai donné à l'autre.
La longue file de voitures cependant s'ébranle, la mienne en tête, et les cahots commencent sur le pavé des rues. Pas un mot ne s'échange, entre mes deux compagnes et moi. Dans notre cellule mouvante, nous nous en allons en silence et sans rien voir. Oh! cette envie de tout casser, de tout mettre en pièces, d'ouvrir les portières et de crier aux passants: "Sauvez-moi! On me prend mon bonheur, ma jeunesse, ma vie!" Et les mains se convulsent, le teint s'empourpre, les larmes jaillissent, - - tandis que les pauvres petites, devant moi, sont comme terrassées par ma trop visible souffrance.
Maintenant le bruit change: on roule sur du bois; c'est l'interminable pont flottant de la Corne-d'Or… En effet, je vais devenir une habitante de l'autre rive… Et puis commencent les pavés du grand Stamboul, et je me sens aussitôt plus affreusement prisonnière, car je dois approcher beaucoup de mon nouveau cloître, d'avance abhorré… Et comme il est loin dans la ville! Par quelles rues nous fait-on passer, par quelles impossibles rampes!… Mon Dieu, comme il est loin, et combien je vais être sinistrement exilée!
On s'arrête enfin, et ma voiture s'ouvre. Dans un éclair, j'aperçois une foule qui attend, devant un portail sombre: des nègres en redingote, des cavas chamarrés d'or et de décorations, des intendants à "chalvar", jusqu'au veilleur de nuit du quartier avec son long bâton. Et puis, crac! les voiles de damas, tendus à bout de bras ainsi qu'au départ, m'enveloppent; je redeviens invisible et ne vois plus rien. Je fonce en affolée dans ce nouveau couloir de soie,—et trouve, au bout, un large vestibule plein de fleurs, où un jeune homme blond, en grand uniforme de capitaine de cavalerie, vient à ma rencontre. Le sourire aux lèvres tous deux, nous échangeons un regard d'interrogation et de défi suprêmes: c'est fait, j'ai vu mon maître, et mon maître m'a vue…
Il s'incline, m'offre le bras, m'emmène au premier étage, où je monte comme emportée; me conduit, au fond d'un grand salon, vers un trône à trois marches sur lequel je m'assieds; puis me resalue et s'en va: son rôle, à lui, est fini jusqu'à ce soir… Et je le regarde s'en aller; il se heurte à un flot de dames, qui envahit les escaliers, les salons; un flot de gazes légères, de pierreries, d'épaules nues; pas un voile sur ces visages, ni sur ces chevelures endiamantées; tous les tcharchafs sont tombés dès la porte; on dirait une foule d'Européennes en toilette du soir,—et le marié, qui n'a jamais vu et ne reverra jamais pareille chose, me semble troublé malgré son aisance, seul homme perdu au milieu de cette marée féminine, et point de mire de tous ces regards qui le détaillent.