Il a fini, lui; mais moi, j'en ai pour toute la journée à faire la bête rare et curieuse, sur mon siège de parade. Près de moi, il y a d'un côté mademoiselle Esther; de l'autre, Zeyneb et Mélek, qui, elles aussi, ont dépouillé le tcharchaf, et sont en robe ouverte, fleurs et diamants. Je les ai priées de ne pas me quitter, pendant le défilé devant mon trône, qui sera interminable: les parentes, les amies, les simples relations, chacune me posant la question exaspérante: "Eh bien! chère, comment le trouvez-vous?" Est-ce que je sais, moi, comment je le trouve! Un homme dont j'ai à peine entendu la voix, à peine entrevu le visage et que je ne reconnaîtrais pas dans la rue… Pas un mot ne me vient pour leur répondre; un sourire, seulement, puisque c'est de rigueur, ou plutôt une contradiction des lèvres qui y ressemble. Les unes, en me demandant cela, ont une expression ironique et mauvaise: les aigries, les révoltées. D'autres croient devoir prendre un certain petit air d'encouragement: les accommodantes, les résignées. Mais dans les regards du plus grand nombre, je lis surtout l'incurable tristesse, avec la pitié pour une de leurs soeurs qui tombe aujourd'hui dans le gouffre commun, devient leur compagne d'humiliation et de misère… Et je souris toujours des lèvres… C'était donc bien ce que je pensais, le mariage! J'en ai la certitude à présent; dans leurs yeux, à toutes, je viens de le lire! Alors je commence à songer, sur mon trône de mariée, qu'il y a un moyen, après tout, de se libérer, de reprendre possession de ses actes, de ses pensées, de sa vie; un moyen qu'Allah et de Prophète ont permis: oui, c'est cela, je divorcerai!… Comment donc n'y avais-je pas pensé plus tôt?… Isolée à présent de la foule et concentrée en moi- même, bien que souriant toujours, je combine ardemment mon nouveau plan de campagne, j'escompte déjà le bienheureux divorce; après tout, les mariages, dans notre pays, quand on le veut bien, se défont si vite!…
Mais que c'est joli pourtant, ce défilé! Je m'y intéresserais vraiment beaucoup, si ce n'était moi-même la triste idole que toutes ces femmes viennent voir… Rien que des dentelles, de la gaze, des couleurs claires et gaies; pas un habit noir, il va sans dire, pour faire tache d'encre, comme dans vos galas européens. Et puis, André, d'après le peu que j'en ai vu aux ambassades, je ne crois pas que vos fêtes réunissent tant de charmantes figures que les nôtres. Toutes ces Turques, invisibles aux hommes, sont si fines, élégantes, gracieuses, souples comme des chattes,—j'entends les Turques de la génération nouvelle, naturellement;—les moins bien ont toujours quelques choses pour elles; toutes sont agréables à regarder. Il y a aussi les vieilles 1320, évoluant parmi cette jeunesse aux yeux délicieusement mélancoliques ou tourmentés, les bonnes vieilles si étonnantes à présent, avec leur visage placide et grave, leur magnifique chevelure nattée que le travail intellectuel n'a point éclaircie, leur turban de gaze brodé de fleurettes au crochet, et leurs lourdes soies, toujours achetées à Damas pour ne pas faire gagner les marchands de Lyon qui sont des infidèles… De temps à autres, quand passe une invitée de distinction, je dois me lever, pour lui rendre sa révérence (1) aussi profonde qu'il lui a plu de me la faire, et si c'est une jeune, la prier de prendre place un instant à mes côtés.
(1) Le Téménah.
En vérité, je crois que maintenant je commence à m'amuser pour tout de bon, comme si l'on défilait pour une autre, et que je ne fusse point en cause. C'est que le spectacle vient de changer soudain, et, du haut de mon trône, je suis si bien placée pour n'en rien perdre: on a ouvert toutes grandes les portes de la rue; entre qui veut; invitée ou pas, est admise toute femme qui a envie de voir la mariée. Et il en vient de si extraordinaires, de ces passantes inconnues, toutes en tcharchaf, ou en yachmak, toutes fantômes, le visage caché suivant la mode d'une province ou d'une autre. Les antiques maisons grillées et regrillées d'alentour se vident de leurs habitantes ou de leurs hôtesses de hasard, et les étoffes anciennes sont sorties de tous les coffres. Il vient des femmes enveloppées de la tête aux pieds dans des soies asiatiques étrangement lamées d'argent ou d'or; il vient des Syriennes éclatantes et des Persanes toutes drapées de noir; il passe jusqu'à des vieilles centenaires courbées sur des bâtons. "La galerie des costumes", me dit tout bas Mélek, qui s'amuse aussi.
A quatre heures, arrivée des dames européennes: ça, c'est l'épisode le plus pénible de la journée. On les a retenues longtemps au buffet, mangeant des petits fours, buvant du thé ou même fumant des cigarettes; mais les voilà qui s'avancent en cohorte vers le trône de la bête curieuse.
Il faut vous dire, André, qu'il y a presque toujours avec elles une étrangère imprévue qu'elles s'excusent d'avoir amenée, une touriste anglaise ou américaine de passage, très excitée par le spectacle d'un mariage turc. Elle arrive, celle-ci, en costume de voyage, peut-être même en bottes d'alpiniste. Avec ses mêmes yeux hagards, qui ont vu la terre du sommet de l'Himalaya ou contemplé du haut du Cap Nord le soleil de minuit, elle dévisage la mariée… Pour comble, ma voyageuse à moi, celle que le destin me réservait en partage, est une journaliste, qui a gardé aux mains ses gants sales du paquebot: indiscrète, fureteuse, avide de copie pour une feuille nouvellement lancée, elle me pose les questions les plus stupéfiantes, avec un manque de tact absolu. Mon humiliation n'a plus de bornes.
Bien déplaisantes et bien vilaines, les dames Pérotes, qui arrivent très empanachées. Elles ont déjà vu cinquante mariages, celles-ci, et savent au bout du doigt comment les choses se passent. Cela n'empêche point, au contraire, leurs questions aussi niaises que méchantes:
"Vous ne connaissez pas encore votre mari, n'est-ce pas?… Comme c'est drôle tout de même!… Quel étrange usage!… Mais, ma chère amie, vous auriez dû tricher, tout simplement!… Et vous ne l'avez pas fait, bien vrai, non?… Tout de même, à votre place, moi j'aurais refusé net!…"
Et ce disant, des regards de moquerie, échangés avec une dame grecque, la voisine, également Pérote, et des petits ricanements de pitié… Je souris quand même, puisque c'est la consigne; mais il me semble que ces pimbêches me giflent au sang sur les deux joues…
Enfin elles sont parties, toutes, les visiteuses en tcharchaf ou en chapeau. Restent les seules invitées.