C'est pourtant vrai, que je suis seule, et le salon vide… Parties, les autres?… Et quand donc?… Je ne m'en suis pas aperçue.

Djavidé est accompagnée du nègre qui doit porter ma traîne et crier sur mon passage: "Destour!" pour faire écarter la foule. Elle prend mon bras, et, tandis que nous descendons l'escalier, me demande tout bas:

"Je t'en prie, ma chérie, dis-moi la vérité. A qui pensais-tu, quand je suis montée?

—A André Lhéry.

—A André Lhéry!… Non!… Tu es folle, ou tu t'amuses de moi… A André Lhéry! Alors c'était vrai, ce qu'on m'avait conté de ta fantaisie… (Elle riait maintenant, tout à fait rassurée.)—Enfin, avec celui-là, au moins, on est sûr qu'il n'y a pas de rencontre à craindre… Mais moi, à ta place, je rêverais mieux encore: ainsi, tiens, je me suis laissé dire que dans la lune on trouvait des hommes charmants… Il faudra creuser cette idée, ma chérie; un Lunois, tant qu'à faire, il me semble que, pour une petite maboul comme toi, ce serait plus indiqué."

Nous avons une vingtaine de marches à descendre, très regardées par celles qui nous attendent au bas de l'escalier: nos queues de robe, l'une blanche, et l'autre mauve, réunies à présent entre les mains gantées de ce singe. Par bonheur, son Lunois, à ma chère Djavidé, son Lunois si imprévu me fait rire comme elle, et nous voici toutes deux avec la figure qu'il faut, pour notre entrée dans les salles du souper.

Sur ma prière, il y a tablée à part pour les jeunes; autour de la mariée, une cinquantaine de convives au-dessous de vingt-cinq ans, et presque toutes jolies. Sur ma prière aussi, la nappe est couverte de roses blanches, sans tiges ni feuillage, posées à se toucher. Vous savez, André, que de nos jours, on ne dresse plus le couvert à la turque; donc, argenterie française, porcelaine de Sèvres et verrerie de Bohême, le tout marqué à mon nouveau chiffre; notre vieux faste oriental, à ce dîner de mariage, ne se retrouve plus guère que dans la profusion des candélabres d'argent, tous pareils, qui sont rangés en guirlande autour de la table, se touchant comme les roses. Il se retrouve aussi, j'oubliais, dans la quantité d'esclaves qui nous servent, cinquante pour le moins, rien que pour notre salle des jeunes, toutes Circassiennes, admirablement stylées, et si agréables à regarder: des beautés blondes et tranquilles, évoluant avec une sorte de majesté native, comme des princesses!

Parmi les jeunes Turques assises à ma table,—presque toutes d'une taille moyenne, d'une grâce frêle, avec des yeux bruns,—les quelques dames du palais impérial qui sont venues, les "Saraylis", se distinguent par leur stature de déesse, leurs admirables épaules et leurs yeux couleur de mer: des Circassiennes encore, celles-ci, des Circassiennes de la montagne ou des champs, filles de laboureur ou de berger, achetées toutes petites pour leur beauté, ayant fait leurs années d'esclavage dans quelque sérail, et puis d'un coup de baguette devenues grandes dames avec une grâce stupéfiante, pour avoir épousé tel chambellan ou tel autre seigneur. Elles ont des regards de pitié, les belles Saraylis, pour les petites citadines au corps fragile, aux yeux cernés, au teint de cire, qu'elles nomment les "dégénérées"; c'est leur rôle, à elles et à leurs milliers de soeurs que l'on vient vendre ici tous les ans, leur rôle d'apporter, dans la vieille cité fatiguée, le trésor de leur sang pur.

Grande gaieté parmi les convives. On parle et on rit de tout. Un souper de mariage, pour nous autres Turques, est toujours une occasion d'oublier, de se détendre et de s'étourdir. D'ailleurs, André, nous sommes foncièrement gaies, je vous assure; sitôt qu'un rien nous détourne de nos contraintes, de nos humiliations quotidiennes, de nos souffrances, nous nous jetons volontiers dans l'enfantillage et le fou rire.—On m'a conté qu'il en était de même dans les cloîtres d'Occident, les religieuses les plus murées s'y amusant parfois entre elles à des plaisanteries d'école primaire.—Et une Française de l'ambassade, sur le point de retourner à Paris, me disait un jour:

"C'est fini, jamais plus je ne rirai d'aussi bon coeur, ni aussi innocemment du reste, que dans vos harems de Constantinople."