Le repas ayant pris fin, sur un toast au champagne en l'honneur de la mariée, les jeunes femmes assises à ma table proposent de laisser reposer l'orchestre turc et de faire de la musique européenne. Presque toutes sont d'habiles exécutantes, et il s'en trouve de merveilleuses; leurs doigts, qui ont eu tant de loisirs pour s'exercer, arrivent le plus souvent à la perfection impeccable. Beethoven, Grieg, Liszt ou Chopin leur sont familiers. Et, pour le chant, c'est Wagner, Saint- Saëns, Holmès ou même Chaminade.

Hélas! je suis obligée de répondre, en rougissant, qu'il n'y a point de piano dans ma demeure. Stupéfaction alors parmi mes invitées, et on me regarde avec un air de dire: "Pauvre petite! Faut-il qu'on soit assez 1320, chez son mari!… Eh bien! ça promet d'être réjouissant, l'existence dans cette maison!"

Onze heures. On entend piaffer, sur les pavés dangereux, les chevaux des magnifiques équipages, et la vieille rue montante est toute pleine de nègres en livrée qui tiennent des lanternes. Les invitées remettent leurs voiles, s'apprêtent à partir. L'heure est même bien tardive pour des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent à prendre congé, et la mariée, debout indéfiniment, doit saluer et remercier chaque dame qui "a daigné assister à cette humble réunion". Quand ma grand-mère, à son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait exprime clairement: "Enfin nous avons marié cette capricieuse! Quelle bonne affaire!"

On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour m'étourdir; me voici toute au sentiment que l'irrémédiable s'accomplit.

Zeyneb et Mélek, mes bien-aimées petites soeurs, restées les dernières, s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas échanger un regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au fond d'un abîme de solitude et d'inconnu… Mais, ce soir, j'ai la volonté d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prête à la lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brûlant…"

On vient m'informer alors que le jeune bey, mon époux, en haut, dans le salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon père, où il y avait un dîner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de l'affronter. Et je vais à lui le sourire aux lèvres, tout armée de ruse, décidée à l'étonner d'abord, à l'éblouir, mais l'âme emplie de haine et de projets de vengeance…"

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Un frou-frou de soie derrière elle, tout près, la fit tressaillir: sa belle-mère, arrivée à pas veloutés de vieille chatte! Heureusement elle ne lisait point le français, celle-ci, étant tout à fait vieux jeu, et, de plus, elle avait oublié son face-à-main.

"Eh bien! chère petite, c'est trop écrire, ça!… Depuis tantôt trois heures, assise à votre bureau!… C'est que je suis déjà venue souvent, moi, sur la pointe du pied!… Voilà notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz, et vous aurez vos jolis yeux tout fatigués pour le recevoir… Allons, allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu'à demain…"

Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,—vite les serrer à clef dans un tiroir,—car une autre personne venait d'apparaître à la porte du salon, une qui lisait le français et qui avait le regard perçant: la belle Durdané (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey, récemment divorcée, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un mauvais sourire. En elle, la petite mariée avait déjà pressenti une perfide. Inutile de lui recommander, à celle-là, de soigner son aspect pour l'arrivée d'Hamdi, car elle était la coquetterie même, devant son beau cousin surtout.