Le jour où il put mettre enfin le pied à Stamboul était un des plus désespérément glacés et obscurs de toute lannée, bien que ce fût un jour davril.

De lautre côté de leau, aussitôt le pont franchi, dès quil se trouva dans lombre de la grande mosquée du seuil, il se sentit redevenir un autre lui-même, un André Lhéry qui serait resté mort pendant des années et à qui auraient été rendues tout à coup la conscience et la jeunesse. Seul, libre, ignoré de tous dans ces fouies, il connaissait les moindres détours de cette ville, comme se les rappelant dune existence précédente. Des mots turcs oubliés lui revenaient à la mémoire; dans sa tête, des phrases sassemblaient; il était de nouveau quelquun dici, vraiment quelquun de Stamboul.

Tout dabord il éprouva la gêne, presque le ridicule dêtre coiffé dun chapeau. Moins par enfantillage que par crainte déveiller lattention de quelque gardien, dans les cimetières, il acheta un fez, qui fut suivant la coutume soigneusement repassé et conformé à sa tète dans une des mille petites boutiques de la rue. Il acheta un chapelet, pour tenir à la main comme un bon Oriental. Et, pris de hâte maintenant, dextrême impatience darriver à cette tombe, il sauta dans une voiture en disant au cocher: Edirné kapoussouna guetur! (Conduis-moi à la Porte dAndrinople.)

Cétait loin, très loin, cette porte dAndrinople, percée dans la grande muraille byzantine, au bout de quartiers que lon abandonne, de rues qui se meurent dimmobilité et de silence. Il lui fallait traverser presque tout Stamboul, et on commença par monter des rampes où les chevaux glissaient. Dabord défi1èrent ces quartiers grouillants de monde, pleins de cris et de marchandages, qui avoisinent le bazar et que les touristes fréquentent.

Puis vinrent, un peu déserts ce jour-là sous la brise glacée, ces sortes de steppes qui occupent le plateau du centre et doù lon aperçoit des minarets de tous côtés et des dômes. Et après, ce furent les avenues bordées de tombes, de kiosques funéraires, dexquises fontaines, les avenues de jadis où rien navait changé; lune après lautre, les grandes mosquées passèrent avec leurs amas de coupoles pâlement grises dans le ciel encore hivernal, avec leurs vastes enclos pleins de morts, et leurs places bordées de petits cafés du vieux temps où les rêveurs sassemblent après la prière. Cétait lheure où les muezzins appelaient au troisième office du jour; on entendait leurs voix tomber de là-haut, des frêles galeries aériennes qui voisinaient avec les nuages froids et sombres…. Stamboul existait donc encore… A le retrouver tel quautrefois, André Lhéry, tout frissonnant dune indicible et délicieuse angoisse, se sentait replongé peu à peu dans sa propre jeunesse; de plus en plus il se sentait quelquun qui revivait, après des années doubli et de non-être…. Et cétait elle, la petite Circassienne au corps aujourdhui anéanti dans la terre, qui avait gardé le pouvoir de jeter un enchantement sur ce pays, elle qui était cause de tout, et qui, à cette heure, triomphait.

A mesure quapprochait cette porte dAndrinople, qui ne donne que sur le monde infini des cimetières, la rue se faisait encore plus tranquille, entre des vieilles maisonnettes grillées, des vieux murs croulants. A cause de ce vent de la Mer Noire, personne nétait assis devant les humbles petits cafés, presque en ruine.

Mais les gens de ce quartier, les rares qui passaient, avec des airs gelés, portaient encore la longue robe et le turban dautrefois. Une tristesse duniverselle mort, ce jour-là, émanait des choses terrestres, descendait du ciel obscur, sortait de partout, une tristesse insoutenable, une tristesse à pleurer.

Arrivé enfin sous lépaisse voûte brisée de cette porte de ville, André, par prudence, congédia sa voiture et sortit seul dans la campagne,— autant dire dans limmense royaume des tombes abandonnées et des cyprès centenaires. A droite et à gauche, tout le long de cette muraille colossale, dont les donjons à moitié éboulés salignaient à perte de vue, rien que des tombes, des cimetières sans fin, qui senveloppaient de solitude et se grisaient de silence. Assuré que le cocher était reparti, quon ne le suivrait pas pour lespionner, André prit à droite, et commença de descendre vers Eyoub, marchant sous ces grands cyprès, aux ramures blanches comme les ossements secs, aux feuillages presque noirs.

Les pierres tombales en Turquie sont des espèces de bornes, coiffées de turbans ou de fleurs, qui de loin prennent vaguement laspect humain, qui ont lair davoir une tête et des épaules; aux premiers temps elles se tiennent debout, bien droites, mais les siècles, les tremblements de terre, les pluies viennent les déraciner; elles sinclinent alors en tous sens, sappuient les unes contre les autres comme des mourantes, finissent par tomber sur lherbe où elles restent couchées. Et ces très anciens cimetières, où André passait, avaient le morne désarroi des champs de bataille au lendemain de la défaite.

Presque personne en vue aujourdhui, le long de cette muraille, dans ce vaste pays des morts. Il faisait trop froid. Un berger avec ses chèvres, une bande de chiens errants, deux ou trois vieilles mendiantes attendant quelque cortège funèbre pour avoir laumône, rien de plus, aucun regard à craindre. Mais les tombes, qui étaient par milliers, simulaient presque des foules, des foules de petits êtres grisâtres, penchés, défaillants. Et des corbeaux, qui sautillaient sur lherbe, commençaient à jeter des cris, dans le vent dhiver.