A un détour de la rivière, elles apparurent enfin. C'était bien cela: trois sveltes fantômes, sur un tapis de velours bleu, qui accrochait les algues en traînant dans l'eau ses franges d'or. Trois, c'est beaucoup pour un caïque; deux étaient royalement assises à l'arrière sur la banquette de velours, le même velours que le tapis et la livrée des rameurs,—les aînées sans doute, celles-là,—et la troisième, la plus enfant, se tenait accroupie à leurs pieds. Elles passèrent à le toucher. Il reconnut d'abord, de si près, sous la gaze noire qui aujourd'hui n'était pas triple, ces yeux rieurs de Mélek entrevus un jour dans un escalier, et regarda vite les deux autres assises aux bonnes places. L'une avait aussi un voile semi-transparent qui permettait de deviner presque le visage tout jeune, d'une finesse et d'une régularité exquises, mais laissant encore les yeux dans l'imprécision. Il n'hésita pas: ce devrait être Zeyneb, qui consentait enfin à être moins cachée, et la troisième, aussi parfaitement indéchiffrable que toujours, c'était Djénane.
Il va sans dire, ils n'échangèrent ni un salut, ni un signe. Seule, Mélek, la moins sévèrement voilée, lui sourit, mais si discrètement qu'il fallait être tout près pour le voir.
Deux autres fois encore ils se croisèrent, et puis ce fut le temps de s'en aller. Le soleil n'éclairait bientôt plus que la cime des collines et des bois: on sentait la fraîcheur délicieuse qui montait de l'eau avec le soir. La petite rivière et ses entours se dépeuplaient peu à peu, pour redevenir solitaires jusqu'à la semaine prochaine; les caïques se dispersaient sur tous les points du Bosphore, ramenant les belles promeneuses qui, avant le crépuscule, doivent être de retour et mélancoliquement enfermées dans tous ces harems disséminés le long du rivage. André laissa partir ses amies bien avant lui, de peur d'avoir l'air de les suivre; puis rentra en rasant le bord asiatique, très lentement pour laisser reposer ses rameurs et voir se lever la lune.
XXII
DJÉNANE A ANDRÉ
"Le 17 août 1904 (à la franque).
Vraiment, André, vous tenez à la suite de ma petite histoire? C'est pourtant une bien pauvre aventure, que j'ai commencé de vous conter là.
Mais combien fait mal un amour qui meurt! Ah! s'il mourait du moins tout d'un coup! Mais non, il lutte, il se débat, et c'est cette agonie qui est cruelle.
Parce que de mes mains mon petit sac tomba, au bruit d'un flacon à parfum qui se brisait par terre, Durdané tourna vers moi la tête. Elle ne fut pas troublée. Ses yeux couleur d'eau s'ouvrirent et elle me fit son joli sourire de panthère. Sans un mot, elle et moi nous regardions. Hamdi encore ne voyait rien. Elle avait un bras passé autour de son cou et, doucement, elle le força lui aussi à tourner la tête: "Djénane!" dit-elle, d'une voix indifférente.
Je ne sais ce qu'il fit, car je me sauvai pour ne plus voir. D'instinct, c'est auprès de sa mère que j'allai me réfugier. Elle lisait son Coran, et d'abord gronda d'être interrompue dans sa méditation, puis se leva effarée, pour aller vers eux, me laissant seule. Quand elle revint, je ne sais combien de minutes après: "Rentre dans ton appartement, me dit- elle, avec une douceur tranquille; va, ma pauvre petite, ils n'y sont plus."