Dans mon boudoir, seule,les portes fermées, je me jetai sur une chaise longue, et j'y pleurai jusqu'à m'endormir épuisée. Oh! ensuite, à l'aube, ce réveil! Retrouver cela dans sa mémoire, recommencer à penser, se dire qu'il faut prendre un parti. J'aurais voulu les haïr, et il n'y avait en moi que de la douleur, pas de la haine; de la douleur et de l'amour.

Il était grand matin, le jour commençait à peine. J'entendis des pas s'approcher de ma porte, ma belle-mère entra, et je vis d'abord que ses yeux avaient

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pleuré. "Durdané est partie, me dit-elle; je l'ai envoyée loin d'ici, chez une de nos parentes." Puis, s'asseyant près de moi, elle ajouta que ces choses arrivent tous les jours dans la vie; que les caprices d'un homme ont moins de conséquences que ceux du vent; que je devais rentrer dans ma chambre, me faire très belle, et sourire à Hamdi ce soir, quand il rentrerait du palais; il était très malheureux, paraît-il, et ne voulait pas m'approcher avant que je fusse consolée.

Dans l'après-midi, on m'apporta des blouses de soie, des dentelles, des éventails, des bijoux.

Alors, je priai seulement, qu'on me laissât seule dans ma chambre. Je voulais essayer de voir clair au fond de moi-même. Pensez donc que la veille j'étais rentrée au harem toute vibrante d'un sentiment nouveau; j'y avais apporté tout le printemps des îles, ses parfums et ses chansons, et les baisers cueillis là dans l'air, et tout le frisson d'un réveil amoureux…

Le soir Hamdi vint chez moi, tranquille, un peu pâle. Tranquille moi- même, je lui demandai simplement de me dire la vérité: m'aimait-il encore, ou non? Je serais retournée chez ma grand-mère, pour le laisser libre. Il sourit et me prit dans ses bras. "Quelle enfant tu es, me dit- il; voyons, pourrais-je cesser de t'aimer?" Et il me couvrait de baisers, me grisait de caresses.

Je tentai pourtant de demander comment il avait pu aimer l'autre, s'il m'aimait toujours… Oh! André, alors j'ai appris à juger les hommes,— ceux de chez nous du moins: celui-là n'avait même pas le courage de son amour! Cette Durdané, mais non il ne l'aimait point. Une fantaisie seulement à cause de ses prunelles vertes, de son corps onduleux lorsqu'elle dansait le soir. Et puis elle prétendait connaître des arts subtils pour ensorceler les hommes, et il avait voulu tenter l'épreuve. D'ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait bien me faire? Sans ma rentrée à l'improviste, l'aurais-je même su jamais?

Oh! de l'entendre, quelle pitié et quel dégoût au fond de moi-même, pour elle, pour lui, et pour moi qui voulais pardonner! Je souffrais moins cependant, depuis que j'étais renseignée: ainsi donc, ce corps souple et ces yeux d'eau, c'était là tout ce que Hamdi avait aimé chez l'autre! Eh bien! je me savais plus jolie qu'elle; moi aussi j'avais des prunelles vertes, d'un vert de mer plus sombre et plus rare que le sien, et, s'il suffisait avec lui d'être jolie et amoureuse, j'étais les deux à présent.

Et la campagne de reconquête commença. Oh! ce ne fut pas long; le souvenir de Durdané ne pesa plus lourd bientôt sur la mémoire de son amant… Mais jamais de ma vie je n'ai connu de jours plus lamentables. Je sentais tout ce qui était en moi de haut et de pur s'en aller, s'effeuiller comme des roses qui se fanent près du feu. Je n'avais plus une pensée en dehors de celle-ci: lui plaire, lui faire oublier l'amour de l'autre dans un amour plus grand.