Mais bientôt, quelle horreur de m'apercevoir qu'avec le mépris croissant de moi-même, me venait peu à peu la haine de celui pour qui je m'avilissais! Car j'étais devenue tout à fait et uniquement une poupée de plaisir. Je ne songeais qu'à être belle, à l'être chaque jour d'une manière différente. A pleines caisses, arrivaient de Paris les toilettes du soir, les "déshabillés", les parfums, les fards; tous les artifices de la coquetterie d'Occident et ceux de notre coquetterie orientale étaient devenus mon seul souci. Je n'entrais plus jamais dans mon boudoir, par crainte des reproches muets de mes livres délaissés; là flottaient des pensées si différentes, hélas! de celles d'à présent…
La Djénane amoureuse avait beau faire, elle pleurait sur la Djénane d'autrefois qui avait essayé d'avoir une âme… Et comment vous exprimer cette torture, quand je sentis enfin bien nettement que mes caresses étaient fausses, que mes baisers mentaient, que chez moi l'amour n'était plus!
Mais il m'aimait, lui, maintenant, avec une ardeur qui devenait pour moi une épouvante; quel parti prendre pour échapper à ses bras, que faire pour ne pas prolonger cette honte? Je ne vis d'autre issue que la mort, et je voulus l'avoir là, toujours préparée, et tout près de moi, sur cette table de toilette devant laquelle à présent j'étais constamment assise; une mort bien douce et prompte, à portée de ma main, dans un flacon d'argent pareil à mes flacons de parfum.
C'est là que j'en étais, quand un matin, entrant dans le salon de ma belle-mère Émiré Hanum, je trouvai deux visiteuses qui remettaient leur tcharchaf pour partir: Durdané et la tante éloignée qui en avait pris charge. Elle souriait, comme toujours, cette Durdané, mais aujourd'hui avec un petit air de triomphe, tandis que les deux vieilles dames paraissaient bouleversées. Mois au contraire, je me sentais si calme. Je remarquai que sa robe, en drap beige, était un peu flottante, que sa taille semblait épaissie et ses mouvements plus lourds: elle acheva lentement de fixer son tcharchaf, son voile, nous salua et sortit. "Qu'est-elle venue faire?" demandai-je simplement, quand nous fûmes seules. Émiré Hanum me fit asseoir près d'elle en me tenant les mains, hésita avant de répondre, et je vis des larmes couler sur ses rides: cette Durdané allait avoir un enfant, et il fallait que mon mari l'épousât; une femme de leur famille ne pouvait être mère sans être épousée, et d'ailleurs une enfant de Hamdi avait de droit sa place dans la maison.
Elle me disait cela en pleurant et m'avait prise dans ses bras. Mais avec quelle tranquillité je l'écoutais! C'était la délivrance au contraire qui venait à moi, quand je me croyais perdue! Et je répondis aussitôt que je comprenais tout cela très bien, que Hamdi était libre, que j'étais prête à divorcer sur l'heure sans en vouloir à personne.
"Divorcer! reprit-elle, avec une explosion de larmes. Divorcer! Tu veux divorcer! Mais mon fils t'adore. Mais nous t'aimons tous, ici! Mais tu es la joie de nos yeux!"
Pauvre femme, en quittant cette maison, elle est la seule que j'aie regrettée… Pour me retenir, elle commença de me citer l'exemple des épouses de son temps, qui savaient être heureuses dans des situations semblables. Elle-même, n'avait-elle pas eu à partager l'amour du pacha avec d'autres? Dès qu'avait pâli sa beauté, n'avait-elle pas vu une, deux, trois jeunes femmes se succéder au harem? Elle les appelait ses soeurs; jamais aucune ne lui avait manqué d'égards, et c'était toujours à elle-même que revenait le pacha quand il avait une confidence à faire, un avis à demander, ou bien quand il se sentait malade. De tout cela avait-elle souffert? A peine, puisqu'elle ne se souvenait plus que d'un seul chagrin dans sa vie: c'était quand mourut la petite Sahida, la dernière de ses rivales, en lui confiant son bébé! Oui, le plus jeune frère d'Hamdi, le petit Férid n'était pas son propre fils à elle, mais le fils de la pauvre Sahida; c'est du reste à cette heure que je l'apprenais…
Durdané devait faire le lendemain sa rentrée dans le harem. Que m'importait cette femme, au point où nous en étions? D'ailleurs Hamdi ne l'aimait plus et ne voulait que moi. Mais elle était le prétexte qu'il fallait saisir, l'occasion qu'il ne fallait perdre à aucun prix. Pour abréger, par horreur des scènes et plus encore par crainte de Hamdi qui s'affolerait, je fis séance tenante ma demi-soumission. A genoux devant cette mère qui pleurait, je demandai seulement, et j'obtins, d'aller passer deux mois de retraite à Khassim-Pacha, dans ma chambre de jeune fille; j'avais besoin de cela, disais-je, pour me résigner; ensuite je reviendrais.
Et j'étais partie avant que Hamdi ne fût rentré d'Yldiz.
C'est à ce moment-là, André, que vous arriviez à Constantinople. Les deux mois expirés, mon mari, bien entendu, voulut me reprendre: je lui fis dire qu'il ne m'aurait pas vivante, le petit flacon d'argent ne me quitta plus, et ce fut une lutte atroce, jusqu'au jour où Sa Majesté le Sultan daigna signer l'iradé qui me rendit libre.