—Un titre qui a des papillotes", ajouta Mélek.
Il comprit alors que, depuis un moment il lui faisait de la peine en contrecarrant avec demi-moquerie ses petites idées littéraires, quelle sétait acquises toute seule, avec tant deffort et parfois avec une intuition merveilleuse. Soudain elle lui parut si naïve et si jeune, elle quil jugeait à première vue peut-être un peu trop frottée de lectures! il fut désolé davoir pu la froisser, même très légèrement, et tout de suite changea de ton, pour redevenir tout à fait doux, presque avec tendresse.
"Mais non, chère petite amie invisible, il n'est pas rococo, il nest pas ridicule, votre titre, ni rien de ce que vous pouvez imaginer ou dire…. Seulement, ne mettons pas de mort là-dedans, voulez-vous? Dabord ça changera; jen ai tant fait mourir dans mes livres; vous ny pensez pas, on me prendrait pour le sire de Barbe-Bleue! Non, pas de mort, dans ce livre; mais au contraire, si possible, de la jeunesse et de la vie…. Cette restriction posée, jessaierai de lécrire sous la forme qui vous plaira, et nous travaillerons ensemble, comme deux collaborateurs bien daccord, bien camarades, n'est-ce pas?"
Et ils se quittèrent beaucoup plus amis quils ne lavaient été jusquà ce jour.
XXIV
DJÉNANE A ANDRÉ
"Le 16 septembre 1904.
Jétais parmi les fleurs du jardin, et je my sentais si seule, et si lasse de ma solitude! Un orage avait passé dans la nuit et saccagé les rosiers. Les roses jonchaient la terre. De marcher sur ces pétales encore frais, il me semblait piétiner des rêves.
C'est dans ce jardin-là, au Bosphore, que, depuis mon arrivée de Karadjiamir, jai passé tous mes étés denfant et de jeune fille, avec vos amies Zeyneb et Mélek. En ce temps-là de notre vie, je ne dirai pas que nous fussions malheureuses. Tout était souriant. Chacun autour de nous goûtait ce bonheur négatif où l'on se contente de la paix du moment qui passe et de la sécurité pour celui qui vient. Nous n'avions jamais vu saigner des coeurs. Et nos journées qui glissaient douces et lentes, entre nos études et nos petits plaisirs, nous laissaient en demi- sommeil, dans cette torpeur qu'apportent nos étés toujours chauds: nous n'avions jamais pensé que nous pourrions être à plaindre. Nos institutrices étrangères avaient beaucoup souffert dans leur pays. Elles se trouvaient bien parmi nous; ce calme était pour elle comme celui d'un port après la tempête. Et lorsque nous leur disions parfois nos rêves vagues et nos désirs imprécis: vivre comme les Européennes, voyager, voir, elles nous répondaient en vantant la tranquillité et la douceur dont nous étions entourées. Tranquillité, douceur de la vie des musulmanes, toute notre enfance, nous n'avions pas entendu autre chose. Aussi rien d'extérieur ne nous avait préparées à souffrir. La douleur est venue de nous. L'inquiétude et l'inassouvissable désir sont nés de nous-mêmes. Et mon drame à moi a vraiment commencé le jour de mon mariage, quand les fils d'argent de mon voile de mariée m'enveloppaient encore…
Oh! notre première rencontre, André, dans ce sentier, par ce grand vent, vous vous souvenez, auriez-vous pensé en ce temps-là que vous seriez si tôt pour nous un ami très cher? Et vous, je sens que vous commencez à vous attacher à ces petites Turques, bien qu'elles aient déjà perdu l'attrait d'être mystérieuses. Quelque chose d'infiniment doux s'est glissé en moi depuis notre dernière entrevue, depuis l'instant où votre voix et vos yeux ont changé, parce que vous aviez peur de m'avoir blessée; alors j'ai compris que vous étiez bon et consentiriez à être mon confident en même temps que mon ami. Quel bien cela me ferait de vous dire, à vous qui devez le comprendre, tant de choses lourdes que personne n'a jamais entendues; des choses dans ma destinée qui me déroutent; vous qui êtes un homme et qui savez, vous me les expliqueriez peut-être.