Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur, mademoiselle Catherine ***,—oh! une sincère et une fidèle, celle-là!... Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les portes des appartements de Sa Majesté.
Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il semble qu'il ait vieilli de dix années.
—Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle allure de reine.
A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son œil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette adorable mère,—et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus froide et plus réservée.—Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies larmes en la quittant pour jamais.
Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement, mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie. De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer à présent, comme au réveil...