C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de Sinaïa,—où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois, par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche, où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un petit voile blanc, au crochet.
Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine, était chargée de ces blocs allemands où courait si vite sa grande écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.
Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,—une de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de l'imagination. Et de tant d'œuvres inégales, quelques-unes atteignent la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles ont été par le germe naissant de l'œuvre suivante. Aucune n'est assez travaillée,—la reine professant en littérature cette erreur que tout doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant qu'on le peut. L'œuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette œuvre géniale aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette œuvre de la reine; elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,—et, pour ceux qui sentent et qui pleurent, cela suffit—sinon pour la foule des mandarins de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des pauvres.
Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son cœur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.
On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux qui auraient dû la défendre et la chérir.
Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable, de lourds devoirs et de continuels sourires.
Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:
—C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je l'appelle le Livre de l'Ame. Je vous en lirai des passages, si vous voulez.