Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»
C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine éclata de rire, et aussi nous tous.
—Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses soins, à me rappeler à la vie.
A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois: «Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu depuis.
A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable, en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur pour jamais...
Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.
La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité et le sourire des dieux.
Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses, attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses bizarres qui se vendaient.