Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière, quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure—très vite, pour ne pas trop faire attendre la souveraine,—nous amusant à les tirer au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette, laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à ce manège de petite fille.

La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.

Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.

La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.

Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où se tenait un double quatuor de cordes, un chœur et deux solistes, contralto et ténor.

La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé, et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue sur ses coussins.

Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous, écoutaient la sérénade.

Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants elle montait, en crescendo prévus, dans les tranquillités sonores de la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.

La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel. Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure, peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,—au milieu des splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.

—«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.