Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la lecture promise du livre de l'âme. Sur Venise éloignée, des teintes de cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.

Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.

Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement. Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu anxieusement au sens des moindres paroles...


Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux. L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue; mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien promettre.

Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré, brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...

De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée, disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir. Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa robe.

Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,—ne pouvant saisir que le charme du son et du rythme,—ils écoutaient tout de même, captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de supérieur.

La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.