Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près, elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient encore.

—«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix délicieuse.

Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il faisait nuit.


De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais pas que je la voyais pour la dernière fois.

Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de sa grande écriture élégante et nette:

A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai.

D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les phases de développement intellectuel que nous sommes probablement prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes pour sombrer.

CARMEN SYLVA.

Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique, regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux de toutes ses filles, le jour de sa fête, de ses filles qui lui doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus encore.