Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...

A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce carrefour, une clameur s'enfle en crescendo, et, bien qu'assourdie dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur d'enfer...

A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des rues en pente raide qui montent à Péra,—à la ville chrétienne, perchée là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte, encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables, viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à Constantinople.

Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous, pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables narguilhés,—et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure que la nuit tombe...

Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant d'années que je le connais—et je me représente si bien ce qui se passe, à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...

Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer, on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches de fleurs.

Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives. Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues plus orientales d'en dessous, ou bien encore—comme on est là très haut au-dessus de la mer—par des échappées de lointain apparaissent entre les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...

Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers, toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à songer—dans une rue différente cependant et très éloignée,—pour me rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs, circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes qui les attendaient (des mères ou des sœurs, s'entend) se mêlent à eux, drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes du peuple.—Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles—et la dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre jamais.—D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et, aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride, sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.

La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec l'obscurité.

Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, cœur de l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux jaunes dans la nuit.