Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine, dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.—Il semble que cette Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui s'endort sur l'autre...
Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra et Galata réunis—et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses foules...
Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés, et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter ensuite par le Champ-des-Morts.
Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis. Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées—ceux où l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme autrefois, à voix claire: «Bestour! Bestour!» (Gare! Gare!), le cri des foules turques, qui est comme le «Balek! Balek!» des foules arabes...
A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur, touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander quelques renseignements pratiques:
—Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur? (C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont périlleuses.)
Je le dévisage tout d'abord: