Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.
Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites lames se forment.
Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux; elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses. Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières: étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de ronces...
Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts: quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent, vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste, jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un universel et irrémédiable néant.
Mercredi 14 mai 1890.—A l'ambassade de France, ce matin-là, autour d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente convives à déjeuner—tous touristes!
Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désœuvrés de l'Europe entière qui vient ici fureter partout.
Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons, je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de rien une chose infiniment drôle.—Tous choisis, gens aimables et de bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement, tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de peintre: c'est tout ce que je leur reproche—sans y mettre, bien entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.
Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément, torrentielle.
Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul, suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses portes).