Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de bibelots accrochés aux échoppes—et fourmiller les foules: femmes tout de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense brouhaha de fantômes.

Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes d'étrangers ahuris—touristes des agences, évidemment—qui passent en se serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés. (Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans des niches, font venir leurs tapis du Bon Marché ou du Louvre.) Et ils partiront tous ayant vu Constantinople; et ils crieront même à la mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des interprètes—qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou manœuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile d'exploiteurs d'étrangers.

Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie—tandis que dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.

Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.

La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses aspects d'hiver,—aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus connue et qui me tiennent au cœur d'une manière plus intime. Voici où mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et triste, Stamboul, par un pareil soir,—et cependant c'est ainsi que je l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...

Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»

Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop, fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent. Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait d'une féerie.

C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.

En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: Yangun vâr!

Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel. Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du palais, on s'écarte, et nous passons...