Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides, où nous reprenons notre train ventre à terre.

Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous franchissons des grilles:—alors, subitement, plus de foule ni de bruit; nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure; aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de toutes les couleurs.

Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage, formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes, comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux longues manches flottantes.—Oh! la belle et imposante armée!

Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit, sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit est traversé.

Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais: salons vides où il fait étonnamment clair—clair des lampes intérieures et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or; tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un chœur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel, d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...

Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai tout à l'heure Sa Majesté sortir.

A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes les perspectives—déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère musulman, son caractère sacré.—Et au delà encore, on distingue des coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale—qui sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...

Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.


Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade—qui trottent tout cabrés, tout debout—vient se ranger devant les marches de marbre de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps, une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous la coupole, le chœur religieux chante plus vite et plus fort, dans l'exaltation finale....