Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....
Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain; derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs, affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est fini...
A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.
Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences—et parmi eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse—ce qui semble indiquer le voisinage très proche du Souverain.
En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.
Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun souvenir...
C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son avènement au trône—un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien: alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits qui ne voient pas, son œil noir paraissant plonger avec anxiété dans les choses de l'avenir...
Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette matinée de soleil et de prime jeunesse...
L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le Souverain—dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs d'incendie.