Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand Stamboul.
Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des audiences.
Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques, utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle, surtout quand ses fils ne croiront plus?
En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude attristée,—d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.
Jeudi 15 mai 1890.—C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.
Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par terre, tout habillé, sur des matelas blancs.
Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne des rues.—Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour dormir.
Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me faire visiter les trésors des Sultans.
La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre, une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet air et de cette lumière!...