Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan ou à Bagdad.
Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les barbiers, en plein air, sous les arbres.
Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds, demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le plus raffiné des déjeuners.—Il semble que l'on sente en soi-même monter ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les choses centenaires d'alentour.
Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur. Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»—un nom qui évoque à lui seul un monde de rêves...
On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de son suaire.
D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois: cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de la tristesse des splendeurs mortes.
Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du monde.