Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale du Vieux-Sérail—et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace, où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères au-dessus de la nappe immobile de Marmara.

Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus rare:

D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète est conservé dans une housse brodée de pierreries;

Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;

Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux, et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes de fer.

Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets, mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une tranquille symétrie dans l'arrangement des choses—qu'on devine habituées à l'immobilité, à l'abandon.

Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds, le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres. A droite, les étendues infinies de Marmara;—de lointains paquebots s'y promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes grises, traînant des fumées...

Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...

Lorsque le gardien des Trésors—vieillard à barbe blanche—se dispose, avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de chaque côté de cette entrée—ce qui est une obligation d'étiquette.

Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.