Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!—Depuis huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion, classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques, depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés dans une seule émeraude grosse comme un œuf d'autruche. Des services à café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.

Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine, debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes—tellement, que ce turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses, on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de pierreries,—et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade; lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de les voir venir—et ils se touchent les coudes à présent, tous ces fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a rapprochés dans le même pitoyable non-être.

Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix, aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent, malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux, brillent d'un éclat jaune et fatigué.

Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder. Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche... Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette fanée—des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant, Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de néant...


A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.

Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.

Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.

Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.

En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.