Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de Brousse.—Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y viennent même plus.
Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette rapide visite aux autres résidences impériales.
A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence. Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une inconvenance, une grossièreté d'Occident.
J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui invisible, mais dont on devine la présence très proche.—Et j'admire que Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône, puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.
Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie en terrasse, balcon avancé de l'Europe.
La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré. Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir—qui sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.
«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»
En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là, qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.
Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats superbes, aussi insouciants de mourir...