Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux, battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire.
J'ai dit que la voix de la reine était une musique,—et une musique si fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil. Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi. Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger; n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,—comme les morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète désillusion.»
J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais plus mon œuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée.
De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt, quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux, où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: la Mise au tombeau du Christ. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais voulu peindre.—De temps en temps elles se remplaçaient, elles changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait baiser la main de la reine,—et quelquefois s'asseyait par terre à ses pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie respectueuse.—Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»—Je crois que ce qui faisait surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté.
Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris, en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,—peut-être même mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le français est la langue usuelle.
La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines souffrances de l'âme humaine,—et mon admiration fut grande de voir, au contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les misères du cœur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que celles du cœur des grands, des princes. Pour former ainsi cette souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait, les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues, passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,—et son rôle a été de relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles» adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé pour la reine une complète adoration.
Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,—c'est là, je crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après, n'appartiennent plus à la terre».