Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales, tant les souverains y mettaient de bonne grâce.

C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,—ce qui faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était grande.

L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins géants.

La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme toujours sa fraîcheur reposée,—et cependant elle avait déjà travaillé quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château. Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à la musique, à la causerie et aux jeux.

Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.—Il arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui a été un soldat admirable.

Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire. Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être, assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant tout,—un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour ses hôtes, une si parfaite courtoisie.

D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt—(car je me rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie, malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,—et aussi l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle regardait son fils...

Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de courtisan.


A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins.