Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt.
C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire elle-même une de ces Nouvelles qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix avait commencé de résonner.
C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis que je l'écoutais...
Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs chapitres;—si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire.
Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté, disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement, et la reine souriante, s'était soumise.
Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or, comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a semblé une chose adorable.
Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des sommets.
Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre sur ses pages qui se retournaient,—et ma surprise fut grande de voir que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours harmonieuses.
Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,—un nom de plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...» dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,—et elle se mit à faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche. Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là, vous... petite bûche!»