L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées, tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge.
Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe: derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement, fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume entre des rochers noirs.
Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons nos vêtements et nous faisons comme eux.
Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent nous faire des révérences.
Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils plateaux en laque,—et nous la partageons avec nos djins, assis tous ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les gouttelettes d'eau.
—Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur subitement.
Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M. La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France que ce matin à bord de la Triomphante. Tant qu'on reste sur son propre navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion. Dans les grandes villes même,—comme Nagasaki par exemple,—où il y a du mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés, étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.